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Allocution France Culture - Janvier 2005

LP  : Bonjour, Gérard da Silva, je reçois aujourd'hui Guy Jouvet qui a traduit « La vie et les opinions de Tristram Shandy » de Laurence Sterne, chef d'oeuvre absolu dont il va nous parler et qui a été publié aux éditions Tristram.

Il est de tradition, chez certains historiens mal intentionnés de la Libre Pensée de feindre de croire qu'il s'agit d'une « spécialité » française... je lirai donc ceci : «  enfin respecte toi toi-même, ne souffre pas après avoir bravé tant de périls pour l'amour des libertés, qu'elles soient violées par toi même ou attaqués par d'autres mains ; tu ne peux être vraiment libre que nous ne le soyons nous mêmes, telle est la nature des choses, celui qui empiète sur la liberté de tous est le premier à perdre la sienne est à devenir esclave. » C'est du grand poète John Milton en 1664. C'est dire qu'il y a une grande tradition de défense de la liberté et de la raison en Angleterre. C'est ce qui caractérise cet immense auteur qu'est Laurence Sterne qui demeure, à certains égards, méconnu, personnalité qui a vécu assez retirée mais qui a voyagé et rencontré d'éminentes personnalités françaises, tels Diderot et Voltaire lesquels ont écrit leur admiration pour lui.

Guy Jouvet  : Voltaire, qui à l'article « Conscience » des « Questions sur l'Encyclopédie »section III, commence par le titre et l'analyse du Sermon authentique de Sterne, pasteur anglais, sermon prêché 10 ans auparavant. Sur ce sermon, Voltaire commence ainsi : «  ce que l'on peut être jamais dit de mieux sur cette question se trouve dans le livre comique de Tristam Shandy écrit par le curé nommé Sterne, le second Rabelais de l'Angleterre. Il ressemble à ces petites satires de l'Antiquité qui renfermaient des essences précieuses ». Et ce livre est une attaque en règle des subterfuges par lesquels la conscience, valeur reconnue par Voltaire comme par Kant et Sterne lui-même, est susceptible de maints aménagements toujours déterminés par les pressions sociales, politiques et religieuses. L'exemple que prend Voltaire, celui du roi David, le célèbre assassin qui envoie le fidèle Uri au massacre pour violer sa femme Bethsabée, est celui de celui qui a, dit Voltaire suivant Sterne, « tantôt une conscience délicate et éclairée, tantôt une conscience très dure et très ténébreuse ». C'est à dire que cet homme éprouve un remords épouvantable lorsqu'il coupe le pan de la robe du roi Saul et lorsqu'il commet tous ces crimes, il a à peine un regret. C'est ce que Sterne met en évidence dans son sermon et que met en valeur Voltaire. Pour Sterne, l'exemple du roi David est représentatif des « aménagements » trouvés par les puissants de son époque en particulier avec leur conscience. Or la conscience, dit le sermon authentique de Sterne, prêché par en 1750 et intégré dans « Tristram Shandy » en 1760, est une donnée première et non cette fiction théologico – politique nommée « âme ». Cette lumière naturelle est une condition sine qua non de la liberté humaine.

Autre témoignage, plus bref, celui de Diderot, lequel connaît personnellement Sterne et se fait commander par lui des livres d'Angleterre. Diderot écrit à Sophie Volland à deux reprises à propos de « Tristram Shandy ». Une première fois le 26 septembre 1762 : «  je suis enfermé depuis quelques jours dans la lecture du plus fou, du plus sage, du plus gai de tous les livres ». Il n'en dit pas plus. Quelques jours plus tard, le 7 octobre, il cite l'auteur : « ce livre si sage, si fou est le Rabelais des Anglais. Il est intitulé : « La vie, les mémoires et les opinions de Tristram Shandy ». Il est impossible de vous en donner une autre idée que celle d'une satire universelle. M.Sterne, qui en est l'auteur est aussi un prêtre ». Tous les deux signalent que Sterne est homme d'Eglise. Il est nommé Anglais et Rabelais. Est-il tout « anglais », cliché que Sterne démolit allègrement, Rabelais est-il très « français ». Si Rabelais était « français » et Sterne « anglais », alors il n'y aurait plus de satire « universelle ».

LP  :En fait, Sterne cite directement Rabelais. Je citerai ce bref passage qui donne aussi le ton qu'utilise Sterne : « Je parle des diables de Rabelais la queue tranchée au ras du cul ». La référence est directe ! Il se réfère aussi à Cervantès : «  si on me laissait comme à Sancho Pança, la liberté de choisir mon royaume, ce ne serait ni un royaume maritime, ni une colonie de Nègres où s'enrichir de la misère des hommes, non ! ce serait un royaume où je ne voudrais pour sujets que de francs rieurs ». C'est ce royaume là qu'il a construit dans son livre, un royaume tout libertaire.

G.J  : On a une unité, une solidarité de dessein entre les grands auteurs dans la subversion au sens d'une lutte contre les clichés. L'oeuvre s'impose par sa valeur d'autonomie. Ceci est revendiqué tout au long de « Tristram Shandy ». C'est là l'autonomie, la liberté tant de Cervantès que de Rabelais contre les philistins, les pharisiens ; ceux qui imposent des règles littéraires. On peut remercier l'éditeur qui cite ce passage de « Tristram Shandy » : « il faudrait savoir à la fin si c'est à nous autres écrivains de suivre des règles ou aux règles de nous suivre ». C' est le plus beau plaidoyer pour la liberté, pour la création comme valeur absolue (et non l'art stalinien, le manifeste qu'Aragon défendait en son temps) ; il s'agit de l'invention de nouvelles règles. Ce qui permet de combattre des préjugés concernant Sterne selon lesquels ce dernier serait « primesautier » et excentrique au sens de divaguant. Alors qu'il n'est pas de dessein plus franc, plus net, plus unitaire, plus puissamment appuyé sur le principe de liberté créatrice que le sien. Sterne construit les règles de son oeuvre, Rabelais de même. Le monde, dans lequel on est, est émancipateur par la littérature. Ce qui renvoie à Breton, à savoir à l'autonomie de l'oeuvre pour une révolution future, émancipant l'humanité entière. Mais l'émancipation de l'humanité entière suppose une condition : le respect des règles que se donnent écrivains et artistes.

LP : Cela veut dire qu'il s'en prend à toutes les règles de la scolastique, aux pseudo – savoirs qui sont systématiquement ridiculisés dans son livre.

GJ : En effet. Les règles scolastiques comme règles oratoires et comme principes de justice. Les tribunaux fonctionnaient comme les débats sur une oeuvre selon un principe : c'était toujours blanc –noir, pour – contre. On organisait des « sorbonniques » où un homme défendait une thèse six heures ; un contradicteur développait la thèse contraire six heures à quoi s'ajoutait six heures de contre – réponse.

LP : Et en même temps c'est un livre qui fonctionne comme un roman. C'est l'histoire d'un nommé Tristram avec des personnages : son père, le sergent l'Astiqué, l'oncle Tobie, le pasteur Yorrick et des figures féminines dont je crois qu'il faudrait préciser le statut, il y a Madame Tampon qui est particulièrement remarquable.

GJ : Dès le début de l'ouvrage, le père Shandy doit remonter la pendule au moment d'accomplir le devoir conjugal. Or il oublie de le faire et c'est le désastre. On voit que ce livre relève du grotesque fantastique à la manière d'auteurs comme E.T.A Hoffmann ou Gogol. Ce grotesque, c'est la puissance subversive de l'imagination. Voilà l'homme qui oublie de remonter la pendule au moment de l'acte fatidique, i s'agit de créer un marmot, et il rate tout ! Derrière cela sont dénoncées les stupidités sur les « esprits animaux », sur l'embryon, la thèse fameuse sur « l'homonculus ». Le père Shandy rate dès le début ce qui correspond à sa volonté de puissance absolue et à son pouvoir paternel, le mâle créant le monde ! La femme serait, dans l'histoire, un « second couteau »... Sterne montre, dans le roman, que tout échoue spécialement la volonté du père Shandy de créer un être parfait ; jeter des spermatozoïdes dans le réceptacle revenant à créer d'entrée de jeu un homonculus, soit un petit homme complet en miniature. Ce que l'on nomme organicisme et qui a des conséquences redoutables tant en biologie qu'en politique. Pour ce qui concerne les femmes, comme le diront plus tard Condorcet et Kant, il s'agit bien d'émanciper l'humanité entière. Il n'est pas possible, pour Sterne, de ne défendre qu'une partie des libertés du genre humain, les hommes. Il faut défendre également les mêmes libertés pour les femmes et l'homme ne peut se prétendre propriétaire de leurs ventres, ni qu'elles sont causes des tares du foetus (pouvant aller jusqu'au « monstre »). Il n'est pas acceptable que dire que la semence masculine (telle celle du père Shandy) est bonne et que l'homonculus est bon, de sorte que, si tel n'est pas le cas, c'est la faute de la mère dont des imaginations auraient fautés.

LP  : Le roman de Sterne est à la fois une machine de guerre contre les faux savoirs de cette sorte et, en même temps, il est emporté par le rire de Démocrite (auquel il se réfère). Il est bien dans cette tradition « démocritéenne » dont il est un des fleurons les plus importants. Guy Jouvet, je vous remercie.

Référence : Laurence Sterne, La vie et les opinions de Tristram Shandy, traduction Guy Jouvet, éditions Tristram, 900 pages, 35€