France Culture 14 août
2005 : la Libre Pensée reçoit Henri Pena Ruiz
G.da Silva : Je reçois
aujourd'hui Henri Pena Ruiz pour son livre „Histoire de la laïcité.
Genèse d'un idéal », publié aux éditions
Découvertes –Gallimard. Henri Pena Ruiz n'est pas seulement
le meilleur spécialiste actuel de la laïcité,
il en est également un des défenseurs les plus éminents.
Dans ce livre, il écrit : « vivre dans
une République comme la France, c'est un peu comme respirer
l'air sas entrave ; à la longue on n'y prend plus garde,
on oublie même à quoi la laïcité, idéal
de liberté et d'égalité, permet d'échapper ».
Henri Pena Ruiz, pouvez vous nous rappeler ce qui a précédé cet
idéal qu'est la laïcité et le combat qu'il a
fallu mener pour y parvenir.
Henri Pena Ruiz : Je crois
qu'il est important, surtout aujourd'hui où l'on voit réapparaître
les figures du fanatisme religieux et du communautarisme qui exaltent
les différences au point de séparer les hommes, d'expliquer à quoi
la laïcité permet d'échapper. J'ai souhaité écrire
ce livre pour donner la perspective historique (d'où le
sous titre « Genèse d'un idéal »)
et montrer que c'est dans le sang et les larmes que s'est faite
la conquête, dans la société dite « occidentale »,
de la liberté de conscience et de la stricte égalité des
croyants, des athées et des agnostiques, du refus de stigmatiser
un homme en raison de son option spirituelle. On ne peut oublier
ces luttes si l'on veut comprendre comment est advenu ce bel idéal
de laïcité qui rassemble les hommes par ce qui les
unit au lieu de les opposer en fonction de leurs options spirituelles.
Gds : à l'encontre
d'historiens comme le catholique R.Rémond,prétendant
restreindre la laïcité à une période
allant de 1850 au sommet de la loi de 1905 suivi d'un reflux obligé,
vous montrez que c'est au cours des siècles que le combat
pour la laïcité s'est déroulé. Lorsque
la religion catholique devient religion d'Etat en 380, on voit
un changement très significatif quant à la liberté de
conscience et, pour longtemps, un étouffoir sur les consciences
obligeant à un combat qu'il faudra mener jusqu'à aujourd'hui.
HPR : c'est un point essentiel.
Je crois qu'il y a deux thèses erronées. La première,
c'est celle selon laquelle la civilisation occidentale aurait secrété spontanément,
en raison de ses origines chrétiennes, la liberté et
l'égalité. C'est complètement faux. Les idéaux
de liberté et d'égalité sont le résultat
de combats menés par des hommes pour celle liberté qui
ne leur fut pas reconnue. L'hypothèse selon laquelle l'Eglise
serait inspiratrice des Droits de l'Homme est une contrevérité.
L'Eglise a eu le pouvoir temporel durant 14 siècles. 380,
c'est l'édit de Théodose qui fait de la religion
chrétienne la religion officielle de l'Empire. 1789 et surtout
1795 avec le décret de ventose, voit s'amorcer la Séparation
des Eglises et de l'Etat. L'Eglise durant ces 14 siècles
a détenu le pouvoir spirituel, les écoles, le contrôle
des consciences et la culture ( avec la censure de l'Index à l'encontre
de Copernic, Galilée, Darwin…) Elle a eu le contrôle
de tout ce constituait la conscience humaine sans en faire un usage
conforme aux Droits de l'Homme. Ce dont elle revendique la paternité pourtant,
en invoquant le christianisme ! Si ce dernier est source de
ces Droits, l'Eglise serait donc en contradiction avec lui !
Ou plus vraisemblablement, tant qu'elle a eu le pouvoir temporel
et spirituel, elle les a exercés de façon à maintenir
sa domination. Elle avait le pouvoir temporel puisque le monarque,
roi ou empereur, était défini comme le bras séculier
de l'Eglise. Elle détenait le pouvoir séculier (vivant
selon le siècle) comme le régulier (vivant selon
des Règles) des moines et prêtres. Et ceci durant
14 siècles. Donc la thèse selon laquelle le christianisme
serait, selon Marcel Gauchet, une « religion de sortie
de la religion » est fausse. Car c'est par la lutte
des hommes que l'on est sorti non pas de la religion mais de la
domination des religions sur le pouvoir politique. La croyance
religieuse n'est qu'une option spirituelle parmi d'autres, tel
l'humanisme agnostique et l'humanisme athée.
Gds ; l'Eglise catholique
a toujours eu des difficultés à s'adapter à la
démocratie. Dans son dernier livre le défunt pape
parle, à la page 158, de « formes pathologiques
de la démocratie » qu'il décrit comme
la « domination de la plèbe ». On
voit que le Vatican a été contraint de s'adapter
et n'est pas à l'initiative de l'émancipation contrairement à ce
que prétendent certains commentateurs.
HPR : sur ce point, je
voudrais ajouter que la laïcité n'est pas hostile à la
religion. Tant que la religion reste une démarche spirituelle,
vécue par des croyants sincères qui s'associent et
n'engagent qu'eux mêmes, elle ne pose pas de problème.
Si elle prétend exprimer un projet de domination dans la
sphère publique, cela pose problème. Ce qui est en
cause, ce n'est pas la démarche spirituelle, c'est la domination
cléricale. Il faut le rappeler car la laïcité est
un idéal universaliste. Dans une République laïque,
les croyants, les athées, les agnostiques peuvent coexister
librement pourvu que nul ne cherche à imposer ses convictions
spirituelles aux autres.
Gds : je vous cite : « le
croyant peut fort bien comprendre qu'un marquage confessionnel
de la puissance publique blesse le non – croyant et celui – ci
réciproquement peut fort bien admettre qu'un Etat qui professerait
un athéisme militant serait mal accepté par le croyant.
La laïcité de la puissance publique c'est l'affirmation
de ce qui est commun aux hommes ». C'est là que
l'on voit à quel point la laïcité est au centre
du débat démocratique.
HPR : Oui et je crois que
de grandes polémiques des antilaïques contre la laïcité,
consiste à la réduire à une option spirituelle
qui serait sur le même plan que les religions. C'est une
grave erreur. La laïcité n'est pas sur le même
plan que l'humanisme athée ou les convictions religieuses.
C'est un principe philosophique d'union de tous les hommes par
delà leurs différences, de liberté de conscience
et d'égalité. C'est un principe juridique de refondation
de l'Etat de telle sorte que l'Etat incarne véritablement
ce qui est commun à tous les hommes. Dans une République
laïque, les croyants et les laïques peuvent exister librement.
Alors que dans une République concordataire, qui ne serait
plus une République ( res publica signifiant « bien
commun »), dès lors qu'une religion bénéficie
de privilèges dans l'espace public, la chose publique est
mise à mal. De fait le concept même de « république » implique
l'idée de laïcité, l'idée que la puissance
publique est extérieure aux options spirituelles et neutre
sur le plan spirituel . Elle est positivement affirmatrice des
valeurs communes à tous les hommes. C'est une « patrie
de droit » comme l'entend le philosophe Habermas :
vivre dans un pays où l'on affirme la liberté de
conscience, l'égalité de principe des croyants, des
athées et des agnostiques et le fait que la loi ne doit
viser que l'intérêt commun à tous, le patrimoine
commun, l'universalité.
Gds : il y a un clivage
entre le particularisme religieux et l'universalisme incarné par
la laïcité. C'est la pierre de touche. Dès qu'en
un pays, tel l'Iran, la religion est au pouvoir la liberté de
conscience est immédiatement mise en cause. D'où le
paradoxe du jeu d'apprentis sorciers des partisans, en France,
d'une prétendue laïcité « ouverte »,
alors que tous les exemples que nous avons sous les yeux plaident
contre un tel « jeu ».
HPR : vous évoquez
l'Iran, c'est la religion au pouvoir. C'est la confusion de la
démarche spirituelle, religieuse et du pouvoir politique.
Que les croyants ne pensent pas que la laïcité est
une machine de guerre contre la religion. Tant qu'elle est une
option spirituelle, elle est compatible avec le cadre laïque.
Au demeurant on remarque que lorsque telle religion est en position
dominante (protestantisme en Europe du Nord Est, catholicisme en
Europe du Sud Ouest) elle est contre la laïcité. Mais
là où elle est dominée (les catholiques d'Europe
du Nord), comme par hasard elle redécouvre les vertus de
la laïcité. De même font les protestants d'Italie
et d'Espagne car la religion qui a des privilèges concordataires à des
privilèges qu'ils n'ont pas.
Ceux qui ont inventé le concept insultant
de laïcité « ouverte » n'ont
aucun besoin d'un tel qualificatif s'ils sont laïques. Dit-on
les Droits de l'Homme « ouverts » ?
Ou une justice « ouverte ». Non. Si l'on
ajoute perfidement « ouverte », c'est pour
insinuer que la laïcité serait « fermée ».
Mais la laïcité n'est ni « ouverte » ni « fermée » puisqu'elle
fonde l'égalité et l'universalité de la loi
commune. Il faut mettre en garde contre cette supposée laïcité « ouverte », « plurielle » etc.
qui toutes veulent relativiser la laïcité. Et cette
laïcité serait « ouverte » à quoi : à la
restauration des privilèges religieux ? Ce n'est plus
la laïcité. Ce sont là des notions perverses
et sourdement antilaïques.
Gds : c'est une violation
de l'article 2 de la loi de 1905 par la « reconnaissance » dans
la sphère publique des religions. Vous signalez également
les dangers du « fait religieux « à l'école.
HPR : Beaucoup de religieux
avancent le prétexte de la culture. Or on glisse aisément
du culturel au cultuel et certains religieux voudraient abolir
cette frontière. Autant l'école laïque est favorable à la
culture, autant elle ne peut favoriser le culte. La culture implique
la connaissance de tout ce qui a compté : les grandes
mythologies, les religions, les humanismes rationalistes. Il faut
ouvrir grand angle le champ de la connaissance. Mais si cet éclairage
laïque est fait par un professeur qui a passé un concours
de recrutement dans le cadre de la République et se doit
de respecter une déontologie laïque avec une exigence
de retenue qui est le respect des élèves et de leurs
options spirituelles. Je crois que l'invocation du prétexte
du « fait religieux » est avancé par
certaines institutions religieuses pour tenter de se réintroduire
dans l'enseignement. Ce qui n'est pas légitime. Mais une
connaissance laïque du « fait religieux » dans
l'histoire de la pensée est légitime, à la
condition de n'être pas exclusive du « fait mythologique »,
de l'humanisme laïque et dans le cadre d'une déontologie
laïque.
Gds : La loi perte d'influence
des religions est patente. Ainsi Mgr Billé, primat des Gaules,
disait en septembre 2001 à de jeunes prêtres : « le
peuple qui avance lentement compte mois de participants, moins
de militants et ses enfants sont de moins en moins catéchisés.
Les prêtres qui accompagnent ce peuple sont de plus en plus
clairsemés, vieillis et affaiblis par la surcharge et la
dispersion de leurs tâches… ». C'est un constat.
Et l'on risquerait de redonner puissance aux religions par le biais
du « fait religieux » à l ‘école…
HPR : Le fait d'éclairer
par la connaissance du fait religieux est différent d'un
projet de pouvoir. Au demeurant si dans le cours d'Histoire, on
fait un rappel des du rôle des religions le bilan ne sera
pas tout à fait à leur avantage. Pour l'Occident
chrétien que dire des bûchers de l'Inquisition, des
Croisades, du thème du peuple juif « déicide » et
du glissement de l'antijudaïsme religieux à l'antisémitisme
ethnique (d'où le « pardon » demandé par
Jean Paul II). Cela permettrait d'éclairer objectivement
ce qui s'est passé dans l'Histoire.
Gds : D'autant que le Vatican
n'a condamné l'antisémitisme qu'en 1965 avec sa déclaration Nostra
aetate . Henri Pena Ruiz, je vous remercie.
Références : Henri
Pena Ruiz, Histoire de la laïcité. Genèse
d' un idéal , éditions Découvertes – Gallimard,
13€90
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