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Allocution radio France Culture du 6 décembre 2003
Rassemblement européen pour la laïcité


Chers auditeurs, bonjour.


Au micro, Christian Eyschen. Je suis secrétaire général de la Libre Pensée française. Je voudrais vous parler aujourd’hui du rassemblement laïque européen qui s’est tenu le samedi 6 décembre à Paris à la Bourse du Travail, lieu mythique qui a vu tant d’espoirs et de révoltes s’exprimer à travers l’histoire.

Dans une salle archi-comble, des humanistes, des laïques, des rationalistes et un grand nombre de libres penseurs venus de toute l’Europe et de toute la France se sont réunis pour refuser que la roue de l’histoire tourne à l’envers, pour exprimer leur refus des dispositions antilaïques du projet de constitution européenne.

D’Angleterre, de Slovaquie, de France, d’Allemagne, d’Islande, d’Autriche, de Pologne, du Luxembourg, d’Italie, de Finlande, d’Espagne, de Tchéquie, du Danemark, et de Norvège, 32 associations de quatorze pays différents ont dit NON à l’Europe vaticane, cléricale et religieuse.

Pour reprendre une célèbre chanson de Charles Aznavour : « Ils sont venus, ils sont tous là, même Giorgio le fils maudit ». Il était là aussi. En France, le CAEDEL (Europe et Laïcité), l’Union rationaliste, le Comité Laïcité République, l’Union des Athées se retrouvaient aux côtés de la Libre Pensée pour défendre la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat gravement menacée par la constitution européenne.

A l’appel de la National Secular Society d’Angleterre et de la Libre Pensée française, ces 32 associations, représentant la conscience laïque en Europe, refusent en commun l’article 51 de la future constitution européenne.

Que dit cet article : « - L’Union européenne respecte et ne préjuge pas du statut dont bénéficient, en vertu du droit national, les Eglises et les associations ou communautés religieuses dans les Etats membres…

- En reconnaissance de leur identité et leur contribution spécifique, l’Union maintient un dialogue ouvert, transparent et régulier, avec ces Eglises et organisations.»

Rappelons quelques évidences, un traité constitutionnel, ce n’est pas un roman qui raconte une belle histoire. C’est un texte juridique qui lie les parties en présence. Quand l’article 51 dit « L’Union européenne respectera » les différentes formes de relations entre les Eglises et les Etats, cela veut dire qu’elle les protégera en les intégrant dans le droit communautaire qui est supérieur aux différentes législations nationales. A partir du moment où la ratification de cette constitution sera terminée, toutes les formes de relation entre les religions et les Etats, c’est-à-dire les concordats, les Eglises officielles et les religions d’Etat, le statut clérical d’Alsace-Moselle, les impôts d’Eglise, les délits de blasphème seront tous intégrées es qualité dans le droit communautaire.

Quand un peuple voudra désormais abroger un concordat qu’il soit bonapartiste, hitlérien, franquiste, mussolinien ou salazariste ; pour pouvoir le faire en conformité avec le droit européen, il lui faudra avoir l’accord des 25 pays comme pour modifier la constitution européenne. Autant dire que ce n’est pas demain la veille.

C’est ce qui explique que le Vatican est dans une course de vitesse dans toute l’Europe pour faire avaliser les concordats avant la ratification finale de la constitution européenne. Le résultat est là : sur les 25 pays membres ou futurs membres de l’Union européenne, 14 ont un concordat avec le Vatican. Et la plupart des autres ont des religions officielles !

Et c’est en toute logique, qu’une fois préservées à tout jamais les relations institutionnelles des Eglises et des Etats, le troisième paragraphe fait des Eglises et des organisations religieuses les « partenaires officielles » de l’Union européenne.

La constitution européenne remet donc en cause de manière fondamentale le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes en liant les générations futures aux décisions de celles d’hier. C’est l’ordre divin imposé à tous, pour tous et pour toujours.

D’autre part, le préambule de la constitution, dans sa forme actuelle, met sur le même plan, l’apport des Lumières et de l’Humanisme et le fardeau des obscurantismes religieux. Répétons-le avec force, un texte constitutionnel n’a pas pour but d’être un livre d’histoire ni de raconter des histoires. Il ne parle pas du passé, il est censé forger l’avenir. En faisant de l’héritage religieux un article législatif dans un texte chargé de définir un fonctionnement d’institutions, il indique juridiquement et politiquement que les religions sont l’horizon indépassable des peuples en Europe.

Le message est désormais clair : l’Europe a été religieuse hier, elle doit le rester demain. C’est bien l’Europe des églises, des temples, des synagogues et des mosquées que l’on nous prépare à Bruxelles et que l’on voudrait voir signée à Rome et bénie par le Vatican.

Il ne faut pas reculer en Europe, car tous nos acquis dans nos pays respectifs sont autant de point d’appui pour les peuples en marche pour leur liberté sur tous les continents. Défendre la laïcité partout où elle existe, la conquérir partout où elle manque, tel est notre combat commun que nous menons avec le concours précieux de l’Union Internationale Humaniste et Laïque. L’Internationale de la laïcité existe, nous l’avons rencontré, elle s’appelle IHEU.

Babu Gogineni, directeur exécutif de l’IHEU présidait d’ailleurs ce rassemblement européen et Roy Brown, son président est intervenu le premier pour dire que cette réunion « faisait partie du combat mondial pour la séparation des religions et des Etats… Actuellement, les Eglises européennes connaissent une chute dans l’assistance des fidèles. C’est dans ce contexte qu’il faut évaluer le travail secret du Vatican, qui essaie d’augmenter son pouvoir et son influence. Il sait où aller et où emmener l’Europe. Son objectif est une Europe où ses valeurs conservatrices auront un statut spécial, rien d’autre qu’un sacré Empire catholique… »

Il concluait son discours par ce souhait : « J’aimerais que notre rassemblement envoie un message clair aux chefs d’Etats des nations européennes qui se rassembleront la semaine prochaine en Italie, pour dire que l’article 51 n’est nullement acceptable pour la majorité des européens, la majorité qui croit en la démocratie et en la séparation des Eglises et des Etats ».

Keith Porteous Wood, directeur exécutif de la National Secular Society d’Angleterre déclarait ensuite : « Le président Georges Walker Bush semble considérer la cause que nous jugeons la plus sacrée, le mur de séparation érigé entre l’Eglise et l’Etat, avec autant de mépris que les statues de Saddam Hussein. Il ne se passe jamais une semaine sans que ce mur ne reçoive un nouveau coup de butoir. Comme résultat direct de l’augmentation de la pression religieuse, les contributions des Etats-Unis aux programmes majeurs de contraception dans le tiers monde sont en diminution. «

Abordant la situation en Angleterre, il poursuivait : « Au Royaume-Uni, j’ai honte de dire que certains évêques ont encore le droit de voter dans notre Chambre haute du Parlement. C’est la seule démocratie occidentale qui dispose d’un mode de fonctionnement aussi risible et aussi contraire à la démocratie. Et bien que l’Eglise anglicane institutionnelle soit presque en faillite après soixante-dix ans de déclin continu dans la pratique religieuse, elle a toujours la force politique, particulièrement sous le gouvernement de Tony Blair ».

Etienne Pion, président d’Europe et Laïcité, insistait sur le caractère antidémocratique de la future constitution européenne et s’interrogeait : « Pouvons-nous croire un seul instant qu’un referendum sera là-dessus organisé ? On pourrait prendre le pari qu’il n’en sera rien… Le CAEDEL tend la main aujourd’hui la main à toutes les forces laïques et humanistes européennes et il proclame sa résolution d’œuvrer avec elles pour obtenir qu’enfin se construise une Europe indépendante, solidaire et laïque ».

Le docteur Wolfgang Soos, président de la Libre Pensée autrichienne revenait sur l’apport du christianisme sur notre continent : « L’histoire européenne nous apprend que tous les acquis démocratiques et sociaux ont été obtenus contre la résistance des Eglises chrétiennes. Particulièrement remarquable est la liaison des Eglises chrétiennes avec les régimes fascistes d’hier. On peut également observer régulièrement des atteintes aux droits de l’Homme comme les croisades, l’inquisition, les colonisations brutales ».

Thierry Pescatore apportait le soutien de l’association Liberté de conscience, de la Libre Pensée, de la Confédération Générale des Instituteurs et de la Ligue de l’Enseignement du Luxembourg. De nombreux messages d’associations n’ayant pu faire le déplacement furent porter à la connaissance des participants comme ceux de l’Union rationaliste française, de l’Union radicale Humaniste du Luxembourg, de la British Humanist Association d’Angleterre.

La Libre Pensée tchèque protestait dans son message contre l’influence du Vatican dans les affaires alors que les catholiques sont minoritaires : « Sous le recensement dernier de la population en 2001, c’est seulement la minorité absolue de 31% qui a déclaré son adhésion aux Eglises (27% à l’Eglise catholique, 4% aux Eglises protestantes ou orthodoxes). La majorité absolue de la population (69%) représente les citoyens sans confession religieuse. En comparaison avec les résultats du recensement de 1991, la quantité des croyants actifs a diminué de 12% ».

Dans le nouveau Monde, de l’autre côté de l’Atlantique, nous avons reçu le soutien de notre ami libre penseur Fred Whitehead du Kansas, des associations des athées et aussi celui, qui nous est particulièrement cher, du Mouvement Laïque Québécois.

Joan Carles Marset de l’association des Athées et des Libres Penseurs d’Espagne s’interrogeait publiquement : « Sommes-nous disposés aujourd’hui, plus de 200 ans après la proclamation de la déclaration des Droits de l’Homme de 1789, à renoncer à la liberté et à l’égalité des droits pour lesquels luttèrent nos prédécesseurs ? Sommes-nous disposés à permettre que les citoyens du XXIème siècle, en définitive nos propres enfants, perdent ces conquêtes qui constituent l’essence même de notre dignité d’homme et de citoyens ? »

Claude Caudal du Comité Laïcité République déclarait quant à lui : « Subsidiarité et multiculturalisme inspirent le projet du traité constitutionnel de l’Union européenne. Ce projet ne repose pas sur le principe laïque de séparation juridique entre institutions publiques et institutions religieuses. Il renforce et reconnaît les corps intermédiaires, au détriment du citoyen ».

Ulrike Tietze du Centre Anticonformiste d’Allemagne revenait longuement sur l’action entreprise par cette jeune et dynamique association qui lutte inlassablement contre l’impôt d’Eglise obligatoire dans son pays et pour l’abrogation du concordat hitlérien de 1933. Le docteur Mueller de la Libre Pensée allemande renchérissait sur la même idée : « Les fédérations de libres penseurs et d’humanistes en Allemagne soutiennent la liberté de conscience et de religion, qui a pour principe la séparation de l’Etat et des Eglises. C’est pour cela que nous revendiquons, entre autre, l’abolition de l’impôt d’Eglise, des cours de religion chrétienne comme matière incluse dans le programme scolaire, des facultés de théologie dans les universités publiques, des aumôneries militaires, des discriminations dans le code du travail des employés des Eglises ».

Le docteur Skoda de la Société Prometheus de Slovaquie revenait sur les conséquences de la Révolution de velours de 1989. « Avant, disait-il, une des principales demandes de l’Eglise catholique était la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Le contraire s’est passé. En 1992 déjà, 80% des fonctionnaires ont été remplacés par des personnes se déclarant religieuses. Depuis, les postes des dignitaires politiques ont été mis sous le contrôle de l’Eglise. Les positions clés dans l’administration ont été occupées par des adhérents ultra fidèles des partis politiques chrétiens. Il mérite d’être mentionné que le président de l’Assemblée nationale slovaque est le neveu du nonce du pape en Biélorussie.

L’Etat a restitué à l’Eglise catholique d’énormes propriétés, parmi lesquelles certaines n’ont jamais appartenu à l’Eglise. Ces propriétés sont exemptes de taxe, elles reçoivent d’importantes subventions et aides provenant des recettes payées aussi par les non-croyants. L’Eglise n’est pas tenue de rendre compte des utilisations exactes de ces subventions. »

Le représentant de l’Union des Athées et Agnostiques Rationalistes d’Italie, avec beaucoup d’humour, prenait à son tour la parole : « Nous vous demandons votre soutien contre le sans-gêne clérical et souhaitons nous associer aux peuples qui sont encore capables de sauvegarder leur liberté de conscience. N’oubliez pas que nous sommes un cas pathologique et unique en Europe et dans le monde entier. Nous avons chez nous le Vatican, grâce à Catherine de Sienne qui nous le ramena d’Avignon à Rome (bien jouè les Français !). En outre, tandis que dans le reste de l’Europe, vous avez eu la Réforme, les Lumières et la Révolution française, en Italie, nous avons seulement eu la Contre-Réforme et elle dure encore.

En Italie, la théocratie a toujours survécu grâce à l’acquisition de privilèges, par intrigues, prévarications et alliances avec toutes sortes de pouvoir, évidents ou occultes : le fascisme avec le catholicisme, le compromis historique entre communistes et catholiques, le clergé avec la Loge P2, la mafia avec le pouvoir politique. Et maintenant ces oracles mystiques qui, pendant des siècles, ont fomenté des guerres, des holocaustes et des génocides, n’hésitent pas à prôner le pacifisme le plus larmoyant et hypocrite ».

Notre camarade José Arias, parlant au nom d’Europa Laica d’Espagne commentait la situation dans ce pays : « En 1999, les évêques espagnols formulent de nouvelles condoléances en matière d’obligation religieuse à l’Ecole pour faire face à la désertion de la première communion par un nombre grandissant de jeunes… Pour Europa Laicia, pour établir une véritable laïcité en Espagne, il faut notamment en finir avec :
- le concordat de 1953 et les accords de 1976 liant l’Etat espagnol avec le Vatican.
- La loi religieuse de 1980 (loi qui porte bien son nom puisqu’il s’agit de donner des privilèges à certains groupes confessionnels).
En fait, avec l’article 51 de la future constitution européenne, c’est comme si l’Union européenne se proposait d’apposer à son tour sa signature au bas du concordat de 1953, à côté de celle de Franco. C’est inacceptable, cet article doit être retiré ».

Ce fut avec beaucoup d’émotion que les participants à notre rassemblement écoutèrent l’intervention de Lars Gule, dirigeant de l’association humaniste norvégienne, héritière de la Libre Pensée. Elle compte 70 000 adhérents sur une population de trois millions d’habitants. La Norvège ne fait pas partie de l’Union européenne et Lars Gule nous a indiqué que ce n’est certainement pas l’article 51 qui va donner envie aux humanistes et aux libres penseurs de son pays d’en demander l’adhésion.

Georges Liénard, secrétaire général de la Fédération Humaniste Européenne, prenait à son tour la parole pour apporter le soutien de la FHE à l’initiative de la National Secular Society et de la Libre Pensée. Il a indiqué en détail l’action de son association européenne pour le retrait de l’article 51 « clé de voûte de toute la constitution européenne ». Il se félicitait que le gouvernement belge, suite à cette action, était le premier Etat à exiger le retrait de cet article. Il appelait toutes les organisations laïques en Europe à faire pression sur leur gouvernement respectif pour obtenir une telle prise de position.

La Libre Pensée française devait terminer cette série de discours par un vibrant plaidoyer pour la laïcité en Europe. Elle indiquait clairement qu’elle disait NON à la constitution européenne et pas seulement du fait de l’article 51 et de la référence à l’héritage religieux dans son préambule.

L’Union européenne a pour unique mode de fonctionnement le principe catholique de subsidiarité. Ce terme, qui n’est pas dans le dictionnaire mais dans le droit canon, a été employé pour la première fois dans une encyclique qui s’appelle « Quadragesimo anno », formulée en 1931 pour le 40ème anniversaire de la 1ère encyclique sociale de Léon XIII qui s’appelait « Rerum Novarum »,.

On a traduit le principe de subsidiarité par cette formule populaire « Ne jamais confier à un organisme de rang supérieur ce qui peut être fait par un organisme de rang inférieur ». A l’évidence, cela pourrait sembler logique mais si l’on examine l’histoire, la société qui a réalisé le plus complètement possible le principe de subsidiarité, c’est la France d’Ancien Régime.

Sous l’Ancien Régime les pouvoirs de l’Etat c’étaient : la police, l’armée, la justice, les tribunaux, c’est-à-dire l’appareil de répression et la diplomatie. Tous ce qui caractérise une société moderne : l’école, la santé, le prélèvement de l’impôt, tous ces éléments fondamentaux ont été confiés à des organismes de rangs inférieurs, l’Eglise et les fermiers généraux...

Nous constatons aujourd’hui que lorsque l’on privatise les services des eaux, les pompes funèbres, les services de cantine scolaire, quand on réclame le prélèvement de l’impôt par l’employeur directement sur le salaire, on en revient à la France d’Ancien Régime, c’est-à-dire que l’on confie à des organismes de rangs inférieurs ce qui appartient à l’Etat, à la République et aux collectivités territoriales.

Comme le droit communautaire est supérieur aux législations nationales, alors il faut les changer pour leur fait intégrer la subsidiarité. C’est ce qui a été fait en France, le 17 mars 2003 par une honteuse révision constitutionnelle. Cette « réforme » tend à briser tout l’héritage de la grande Révolution française. En détruisant l’unité et l’indivisibilité des services publics, ils remettent en cause l’égalité des citoyens devant la loi.

Pour la Libre Pensée française, une constitution qui fonctionne sur la base du principe de subsidiarité ne peut pas être une constitution démocratique et laïque. C’est pourquoi, nous proposons à tous les partisans de la séparation des Eglises et des Etats, à toutes les associations laïques en Europe d’organiser en commun une manifestation européenne à Bruxelles « Pour la laïcité en Europe ».

Je vous remercie et vous dit à bientôt.