Fédération nationale de la libre pensée

9 décembre 2015

Meeting du 5 décembre 2015

Intervention de Pierre TOURNEMIRE

Vice-Président de la Ligue de l’enseignement

Meeting du 5 décembre

Pour la défense et la promotion des lois laïques

 

Chers amis, chers camarades,

Avant de commencer, je voudrais présenter les excuses de plusieurs responsables de la Ligue, en particulier du Président Jean-Michel Ducomte qui devait intervenir à ce meeting. Mais nous avons dû nous répartir les nombreuses sollicitations dont nous étions l’objet et c’est à moi qu’est revenu le plaisir de répondre à l’invitation de la Libre Pensée afin d’intervenir devant les très nombreux militants présents que je salue chaleureusement.

Par les temps difficiles et douloureux que nous traversons, Liberté, égalité, fraternité, laïcité …, les valeurs de la République sont reprises en boucle, comme si à chaque défi semblant mettre à mal notre capacité à vivre les uns avec les autres, il fallait nécessairement les rappeler de façon d’autant plus incantatoire que c’est une manière de se rassurer, peut-être même pour s’assumer ensemble, au risque de mythifier ou de déformer un passé nostalgique. Or, c’est une référence sereine et lucide à ces valeurs qui est nécessaire quand les fondements même de la République et leurs traductions dans nos modes de vie sont pris pour cibles par des actes odieux.

Si une mobilisation pour les valeurs de la République est indispensable, il faut dire clairement que la République ne vaut que par les preuves qu’elle donne dans la réalité quotidienne. Cette tâche implique certes la responsabilité des pouvoirs publics pour lutter contre les discriminations et promouvoir l’égalité et la justice sociale, mais elle exige dans le même temps l’engagement de tous les acteurs collectifs de la société et des citoyens eux-mêmes. Sur ces questions, les enseignants, les parents d’élèves, les collectivités locales et les associations qui l’accompagnent et la promeuvent, savent bien que l’Ecole est en première ligne. La loi de refondation votée en juillet 2013 indique d’ailleurs que « outre la transmission des connaissances, la Nation fixe comme mission première à l’Ecole de faire partages aux élèves les valeurs de la République ». Un des 5 domaines du nouveau socle de connaissances, de compétences et de culture est consacré à cette mission avec pour objectif qu’il soit acquis par l’ensemble des jeunes à l’issue de leur scolarité obligatoire. En effet, plus que jamais, pour que les valeurs démocratiques et républicaines soient comprises et partagées, il faut les faire vivre dès le plus jeune âge afin que chaque enfant ait le goût de l’avenir. C’est une promesse qu’il faut tenir dans les activités d’enseignement et par l’ensemble des activités péri et post scolaires.

Mais cette promesse ne peut réellement être tenue pour tous si le dualisme scolaire facteur de ségrégation culturelle et sociale perdure, si l’Etat continue à financer le libre choix d’une conception consumériste de l’éducation et un fonctionnement entrepreneurial animée par la concurrence entre élèves, familles, établissements et collectivités publiques alors que les bâtisseurs de l’Ecole publique, gratuite et laïque avaient voulu l’égalité en éducation. Il faut donc reprendre la question de l’unification de la mission publique d’éducation scolaire et étudier la place des initiatives de droit privé, leur rôle et leurs modalités de financement. Pour y parvenir, on peut diverger sur les modalités et priorités de l’action. La FNLP met en avant l’abrogation immédiate de la loi Debré. La Ligue de l’enseignement estime, elle, que pour avoir quelque chance d’aboutir positivement il faut avant tout regagner l’opinion et que pour le rendre possible, il faut préalablement restaurer la crédibilité de l’enseignement public. Aussi convient-il sans attendre de s’attaquer à la ségrégation scolaire qui existe aussi dans le service public actuel. Elle lui confère de plus en plus des allures de « self-service public » avec « des établissements chics et des établissements chocs », faisant des plus initiés, des mieux nés, les mieux servis. Il faut profondément transformer le service public d’éducation pour que soit assumée en son sein la pluralité et qu’il devienne son propre recours. Il est donc pour nous prioritaire d’agir pour que soit mis en œuvre, réellement, complètement et partout la loi de Refondation de l’Ecole.

Bien évidemment, ces nuances d’appréciation sur les priorités à mettre en œuvre, n’empêchent pas d’exiger ensemble que l’État mette, sans attendre, un terme à toutes les dispositions et tous les moyens privilégiant l’enseignement privé au détriment de l’enseignement public et qu’il s’assure que, sur l’ensemble du territoire, soit remplie son obligation d’organiser l’enseignement gratuit et laïque. De même, sans attendre, les financements publics de l’enseignement privé doivent être assujettis à des contreparties contrôlées, notamment que ces établissements répondent à un besoin scolaire reconnu, qu’ils respectent la liberté de conscience des élèves et les programmes scolaires et qu’ils ne pratiquent pas de sélection confessionnelle ou sociale. Tout laxisme dans le respect de ces dispositions, toute acceptation d’un caractère propre dans l’enseignement ne peuvent qu’avoir de graves conséquences, ouvrant la porte à des revendications prosélytes, enfermant les élèves dans une communauté de rattachement au détriment de l’ouverture à la formation de l’esprit critique, à la reconnaissance des droits de chacun quelle que soit sa famille spirituelle et de l’apprentissage à « un vivre ensemble » de tous les futurs citoyens dans leur diversité.

Au-delà de la question scolaire, si la Ligue de l’enseignement a répondu positivement à l’invitation de la Libre Pensée, c’est parce qu’il est nécessaire d’agir ensemble, dans la continuité du Colloque que nous avons tenu en commun en mars dernier sur « Laïcité et Libertés publiques », pour le respect de l’esprit comme de la lettre de la Loi de 1905 dite de Séparation des Eglises et de l’Etat. C’est d’autant plus indispensable qu’aujourd’hui les héritiers des minoritaires de 1905, ceux qui ont refusé de voter la loi ou ceux qui l’ont voté alors qu’elle ne répondait pas à leurs attentes, sont aujourd’hui majoritaires dans l’opinion.

Dans un contexte d’affrontements violents entre les Républicains et l’Eglise catholique, Aristide Briand a su faire adopter une loi créant les conditions durables de la pacification dans le respect de la liberté de conscience de chacun et de la liberté d’expression des convictions pour tous. Jean Jaurès, Ferdinand Buisson et lui ont su dépasser les discours les plus radicaux condamnant des comportements contraires à la laïcité et prendre leur distance avec les mesures répressives du Gouvernement d’Emile Combes. Ces discours, comme d’ailleurs Emile Combes, étaient très populaires, mais plus ils fleurissaient, plus la France allait mal, un peu comme aujourd’hui. Dans ce contexte, ils ont eu la clairvoyance politique de considérer que la République avait tout à perdre par les réponses du berger à la bergère, de mesures brutales face à des comportements inacceptables. Ils ont su convaincre les républicains que seule la liberté permet à la laïcité de véritablement remplir sa mission émancipatrice, assurant la liberté de conscience, permettant de penser par soi même indépendamment de toutes contraintes ou magistère imposé, donnant les moyens, à l’aide de sa raison, son esprit critique et sa sensibilité de lutter contre toutes les formes d’asservissement, de résister à l’obscurantisme, aux dogmes, préjugés ou superstitions. C’est parce que les chemins de l’émancipation et de la liberté étaient les mêmes que la laïcité est devenu progressivement un bien commun.

Aussi, alors qu’aujourd’hui de nombreux discours sur l’Islam renvoient aux propos anticléricaux tenus au début du XX° siècle sur l’Eglise catholique, il faut rester fidèle à la stratégie de Briand, Jaurès et Buisson et aller résolument à l’encontre des conceptions liberticides de la laïcité. Il faut répondre à ceux qui affirment d’autant plus leur attachement à la laïcité qu’ils en changent son rôle, que la laïcité est un combat politique pour défendre les libertés avant d’être un débat culturel visant à préserver une incertaine identité française qui serait forcément menacée par l’islam et l’immigration. Il faut résister aux propos considérant :

  • que la laïcité ne serait plus essentiellement la garantie d’un droit de liberté, mais l’exigence d’une manière d’être, le moyen d’exorciser les peurs ressenties face aux évolutions traversant la société française.
  • que la coexistence pacifique des libertés individuelles compterait moins que leur soumission à des valeurs morales déclarées indiscutables, et donc devant s’imposer indistinctement à tous indépendamment du libre examen de chacun.
  • que la laïcité serait moins un principe émancipateur que la justification de l’interdiction de ce qui dérange le regard ou les habitudes.

Il nous faut dénoncer le hold-up de l’extrême droite qui instrumentalise la laïcité pour conduire une « croisade » contre les citoyens de confession musulmane, avec une approche caricaturale de leur religion et des arguments xénophobes

Même si c’est difficile aujourd’hui à se faire entendre, il nous faut dire clairement que ce positionnement laïque, ces discours, ces comportements sont contraire à la loi de 1905, même s’ils s’en réclament avec force, car ils sont générateurs d’affrontements culturels et d’explosion sociale. Certes, la montée des violences dans nos sociétés n’incite guère à adopter une posture de compréhension. Après le 13 novembre, les discours populistes des marchands d’illusion, jouant sur les inquiétudes légitimes de ceux qui souffrent, trouvent un large écho en entretenant la peur de l’autre et en proposant des boucs émissaires. Mais, fidèle à notre tradition laïque, il faut pourtant raison garder. Même si « bâtir du commun » est difficile, il nous faut affirmer que la seule véritable alternative, c’est de convaincre que si la discorde est inévitable, la recherche de la cohésion est tout aussi nécessaire – même si c’est difficile à  faire entendre.

Si on doit réprimer des comportements contraires au respect des libertés et des personnes, il est vain de vouloir contraindre à abandonner des convictions, même fausses. On ne peut émanciper une personne contre son gré. Si on peut restreindre la liberté d’expression des personnes, on ne peut jamais obtenir d’elles de penser le contraire de ce qu’elles croient. Il faut les convaincre de leur erreur éventuelle et faire partager des réponses plus pertinentes. En démocratie, il n'y a pas d'autres voies que le respect des principes démocratiques qui supposent que soit respectés dans le même temps chaque personne, l'intérêt général, l'éthique du débat et le temps, car il n'y pas de raccourci historique pour faire évoluer les mentalités.

Pour cela, il faut contribuer à rendre l'avenir plus visible pour que chacun ait la certitude qu’il a encore un destin et qu’il peut, avec d’autres, faire qu’il soit plus désirable. Il faut donc inviter toutes les personnes à agir ensemble, quelles que soient leurs opinions philosophiques ou religieuses, pour une société meilleure. C’est par une action sereine et généreuse, respectueuse des identités et des convictions tout en promouvant des valeurs partagées, en invitant chacun à prendre part avec des droits et des devoirs à la construction permanente des principes de la République rendus accessibles, partout et pour tous, que nous contribuerons à « faire société ensemble ».

Il sera ainsi clair pour tous que la laïcité n’est pas une pensée qui exclut, porteuse d’interdits, mais au contraire qu’elle libère et offre des espaces de rencontres, de dialogues, d'échanges et de débats favorisant les connaissances mutuelles et la reconnaissance réciproque des cultures d’où découlent des règles librement consenties par l’ensemble, car réfléchies et construites collectivement.

Il s’agit ni plus ni moins de redonner l’espérance de voir la République respecter sa promesse de « Liberté, Egalité, Fraternité » en indiquant que ces valeurs exigent de s’enrichir des conquêtes nouvelles au gré des victoires que remportent les engagements de ceux qui les partagent.

 

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