Fédération nationale de la libre pensée

3 mai 2016

Au fil de la plume

Des indignés espagnols à Nuit debout

POINT DE VUE

Des indignés espagnols à Nuit debout, avec les pavés et la plage, l’eau bénite est fournie gratuitement

Par Francisco Delgado.

Il a été Député et Sénateur, responsable temps syndical (UGT), membre du Conseil scolaire de l'État et Président de CEAPA (Confédération des pères et mères de l'enseignement public et laïque). Actuellement, il préside l'association Europa Laica (www.laicismo.org). Il est aussi membre du Conseil international de l’Association internationale de la Libre Pensée.

 

Le déficit démocratique qui existe dans une Europe institutionnelle qui devrait être sociale et citoyenne, mais qui est celle des marchés et de la non-solidarité la plus infâme, fait que l'indignation sociale grandit, mais pas sous une forme organisée, mais spontanée et très désordonnée, comme réponse aux gouvernements, qu'ils soient de droite ou de centre-droit. Les formes actuelles de communication technologique en réseau et la manipulation médiatique ont beaucoup à voir avec cette nouvelle situation qui génère certaines incertitudes. Au même moment progressent des fanatismes (ethniques, religieux, etc.), les fascismes nationalistes et anti-européens, comme conséquence de cette situation institutionnelle lamentable.

En Espagne, une partie importante du tissu social civil organisé s'est fissurée : association de voisins, de parents et de l'enseignement, féministe, culturel et de pensée… en incluant les syndicats de classe qui se sont professionnalisés de façon excessive, en perdant toute crédibilité vis-à-vis des jeunes. Ceci est une grande tragédie, à mon point de vue.

Devant la crise, les migrations, l'augmentation de la pauvreté des inégalités… surgissent des petites associations civiles d'aide ou d'entraide spécialisées. Mais les grandes organisations de charité religieuse croissent également et avec cela elles augmentent leur contrôle sur la société, avec la complicité des gouvernements.

Le vote politique en Europe est en train de basculer à droite, nous l'observons pays par pays et à chaque nouvelle élection. Pendant ce temps-là, les populismes de tous poils croissent. Nous sommes en train de vivre un changement d'époque qui requiert possiblement une modification radicale de la politique et de l'organisation de la société civile. Nous sommes face à un futur profondément incertain.

Mais ni le 15-M, ni d'autres mouvements spontanés comme l'actuelle Nuit Debout en France ne vont être la solution définitive à moyen terme. Bien qu'il y ait similitude, mais avec des contextes sociaux et historiques très différents, il est nécessaire d'analyser sociologiquement où ont débouché les « printemps arabes ».

Les mouvements 15-M, Nuit Debout et d'autres ont surgi, surgissent et surgiront en divers endroits d'Europe. Ils signifient une puissante « alerte » sur les graves problèmes qui nous obsèdent : l'augmentation du chômage et de l'emploi précaire, le manque de perspectives et d'avenir pour une majorité de jeunes, l'augmentation de la pauvreté et de l'inégalité, la corruption économique, entrepreneuriale et politique, la chute des services publics de base, les carences démocratiques et la destruction de l'État providence.

Une grande Confusion politique

« Avec une grande confusion de la gauche et les critiques colériques de la droite », une reporter du quotidien Publico (espagnol) le 15 avril dernier expliquait que « le mouvement Nuit Debout s'asseyait et se basait sur la place emblématique de la République à Paris et qu'en fin d'après-midi des assemblées générales se répétaient jour après jour pacifiquement, jusqu'à ce qu'au milieu de la nuit, l'alcool fasse ses effets et commence à obscurcir la raison de certains participants.  Pendant que les cercles et petites assemblées de jeunes (et moins jeunes) écoutent assis les différents orateurs et participent avec ordre et discipline, discutent, font le bilan de ce qui a été fait et pour cela pour la première fois, les commissions se présentent devant l'assemblée générale pour rendre compte de leur travail et aussi de leurs problèmes »

Très ressemblant à ce qui se passait au début du 15-M en Espagne.

Le début de ce processus d'assemblées en France, surtout de jeunes, est la conséquence, initialement des mobilisations sociales contre la dénommée Loi Travail qui tente de remettre en cause des droits des travailleuses et des travailleurs. Les syndicats de classe français et les organisations étudiantes ont rapidement alerté contre celle-ci.

Mais ce n'est pas l'unique cause, il y a d'autres questions dans les cerveaux des jeunes et moins jeunes Français qui les alertent face une situation d'instabilité, de précarité, de manque d'avenir, d'indignation devant une politique française et des institutions européennes qui ne sont pas solidaires et qui sont dans les mains de la Troïka financière, et qui ont pour résultats des politiques plus favorables à la libre concurrence, à la dictature des marchés, aux privatisations et la disparition de l'État providence.

Le mouvement 15-M (les Indignés) en Espagne est apparu de façon similaire il y a cinq ans. Et il a surgi « presque contre tout et contre tous ». Sans distinguer ceux qui pouvaient être leurs alliés et ceux qui ne pouvaient pas l'être. Tant au niveau social que politique. C'est ainsi qu'ils se prononçaient contre la politique, en général (de droite et de gauche), contre les syndicats classiques et contre le Parlement.

Les débats avaient lieu de façon plus ou moins organisée sur les thèmes les plus divers… à la Puerta del sol de Madrid et dans les quartiers, place de Catalogne à Barcelone et dans des milliers de places de presque toutes les villes, généralement en cercle, assis par terre, écoutant, aussi, le porte-parole intellectuel de service. Et ainsi pendant des mois.

Chaque cercle, chaque débat était différent, avec plus ou moins d'idéologie, avec les thèmes des plus divers… mais dans pratiquement tous les débats, il y avait un objectif « mettre à bas le régime » (?) En Espagne, c'était celui de la transition de 1977, parce que selon eux, il ne servait pas les attentes des «gens », de la « majorité »… et ils s'inventaient des messages et des phrases comme « Ils ne nous représentent pas ».

Les moyens de communication jouèrent un rôle fondamental dans la diffusion de ces messages, mais selon l'idéologie où la corporation, le traitement était différent. Des plates-formes des différents secteurs furent organisées, selon l'âge « yayoflautas » papys-mamys indignés, jeunes sans avenir, plate-forme contre les expulsions, mais aussi par secteur de métier. Certaines sont encore vivantes, avec beaucoup moins d'intensité et d'agitation. Et une fois passée la fureur du 15-M, la vérité, et que la démobilisation sociale s'est généralisée, dans presque tous les domaines. Et il y a eu une certaine confusion idéologique.

Peut-être parce que certains leaders sont déjà dans la « politique » directement ou indirectement, au travers de partis rénovés et de confluence, comme le cas de Podemos, las Mareas (Galice), En Comu (Catalogne), Ganemos, etc... Le mouvement 15-M, fut celui qui impulsa  un changement de mentalité générale, Qui mit « sur la table » des thèmes peu attendus à ce moment-là et, bien entendu, les contradictions du système politique actuel. Il manquait de programme politique concret et évitait des discussions sur des thèmes très idéologiques (féminisme, laïcité, syndicalisme et organisations ouvrières etc.) et c'est ainsi, en partie, que l'idéologie a été écartée.

Cette situation a été utilisée par les populismes politiques et religieux (de tous poils et couleurs) pour les mener sur leur terrain et aussi les mettre dans leurs propres contradictions. Le 15-M n'a pas été (et n'est pas) un mouvement révolutionnaire en marche, c'était un mouvement expressif d'animation et d'agitation sociale et rien de plus. Il prétendait envoyer un message qui disait qu'en politique, il faut savoir écouter et prendre des décisions concrètes, sans peur, avec courage, en tentant toujours de compenser les inégalités mais en luttant pour la dignité de chaque personne. En faveur de toute la citoyenneté et non d'une minorité privilégiée. La question est qu'il n'y avait pas de programme ni de stratégie.

Podemos et d'autres collectifs politiques qui ont surgi  à partir du 15-M

Le phénomène Podemos et d'autres groupes politiques, ne sont pas nés comme une évolution naturelle et un pari institutionnel du 15-M. Bien que certains leaders aient tenté de se réclamer « héritiers » du mouvement des Indignés. S'il est certain que certains porte-parole et dirigeants du 15-M occupent aujourd'hui des postes politiques privilégiés dans le Parlement européen, dans des mairies importantes, ils sont conseillères et conseillers, sont assis dans le Parlement espagnol, ils entretiennent des causeries dans les moyens de communication, posent devant les caméras comme n'importe quel autre politique de ce qu'ils appelaient eux-mêmes la « caste », s'offrent ou sont entrés dans les institutions.

Et ceci arrive, parce qu'en plus se sont ajoutées à ces projets de rénovation politique (surtout Podemos), des personnes, qui avant habitaient dans les partis classiques de la gauche ou du centre et certains qui venaient de la droite et qui ont participé au gouvernement Parti Populaire ou Parti socialiste PSOE, qui ont fait partie de façon active d'organisations religieuses, plus ou moins de base. Certains avec une longue expérience institutionnelle, dans la politique plus active et dans la justice.

Mais, surtout à Podemos , certains de ses plus hauts dirigeants prétendent « enterrer» ou « se substituer » aux partis classiques du centre et de la gauche comme le PSOE, IU –Gauche Unie (addition du PCE et d'autres qui ont cohabité pendant des années), ICV en Catalogne, d'autres parties historiques de la gauche basque, galicienne et valencienne, etc.

Bien que les gens de Podemos viennent de IU, du secteur anticapitaliste et de ses bases chrétiennes, et aussi syndicaliste (CCOOCommissions ouvrières), etc. certains venant d'autres partis et collectifs en s'y infiltrant, comme, entre autres, des religieux. C'est ainsi qu'on peut expliquer qu'il y a un an, ils ont organisé un congrès sur la spiritualité et qu'ils ne l'aient pas fait sur la laïcité, par exemple. Et dans ce processus arriveront à la fin du mois d'avril, quand cela sera possible, de nouvelles élections générales.

 

 

Il y a loin de la coupe aux lèvres

Certains dirigeants actuels de Podemos expriment leur volonté de « tenter d'enfoncer les portes blindées des institutions » ils se considèrent « comme un instrument au service des gens qui veulent mener un assaut contre l'État par le haut en utilisant les règles et les procédés établis ». C'est-à-dire « s'introduire dans les dynamiques institutionnelles et sur le terrain de jeu contraire pour que l'État et ses mécanismes se mettent à fonctionner avec des effets positifs pour la vie quotidienne des gens ». Ceci, en apparence, est leur objectif. Mais ils le font – pour certains de ses dirigeants – depuis une position sociale bourgeoise et privilégiée, comme cela s'est toujours passé, depuis la Révolution française.

Le temps dira s'ils parviennent à leurs objectifs ou, au contraire, s'ils sont rattrapés par le système capitaliste, par l'énorme force de celui-ci, par ses contradictions propres et la diversité des idéologies internes. Comme celle de la social-démocratie en Europe. Ce qui est sûr, c'est que dans la situation politique actuelle (y compris dans les partis, depuis quelques mois) on observe une grande paralysie et une atomisation politique. Le « non au bipartisme » et le pluralisme des sigles n'a rien amélioré, jusqu'à aujourd'hui. Nous verrons demain.

Il semblerait plutôt qu'ils administrent la « stagnation », plutôt que de dynamiser le changement de situation en profondeur. Presque la même pose, les mêmes discussions, les mêmes affrontements, presque la même façon de faire de la politique. Bien entendu, il faut reconnaître certains gestes nouveaux (au moins dans les nouvelles mairies) qui nous permettent d'avoir quelques espérances et qui ont fait que la « vieille » politique a bougé, s'actualise et se rénove. C'est déjà un résultat.

Les risques de la « desidéologisation » politique et la désorganisation de la citoyenneté

C'est le grand défi. Si ces mouvements (15-M, Indignés, Nuits Debout, etc.), les nouveaux partis et où les vieux partis rénovés (en incluant ceux du centre-droit), en plus de tenter de changer les institutions et de régénérer la vie publique, essayent en plus d'aider à renforcer le tissu social civique et laïque organisé, comme les syndicats et les organisations ouvrières, les diverses organisations sociales, les mouvements étudiants, les associations de voisins, la municipalité  comme expression de la citoyenneté… etc., nous serions sur le bon chemin pour construire des États solidaires et sociaux forts dans un ensemble de citoyenneté, face aux nouveaux fanatismes et fondamentalismes du XXIe siècle, qu'ils soient d'un caractère mercantile, politique, religieux ou ethnique.

Si au contraire, ils se consacrent exclusivement à la question institutionnelle, et au «changement de couleur» et des personnes, sans plus… et qu'ils ne renforcent pas le tissus social démocratique organisé et les syndicats démocratiques forts, qui sont écoutés et pris en compte, les choses changeront à peine, et peuvent empirer… sans une large participation organisée avec des idéologies civiques et républicaines puissantes, les démocraties s'émietteront, l'individualisme progressera et les États se mettront au service des plus forts et des fanatismes les plus excluants, parmi eux le capitalisme prédateur et ce qu'on a appelé la Troïka qui envahit tout et qu'il faut «arrêter» de façon urgente, avec tous les moyens démocratiques à notre portée. En faisant une véritable révolution, si cela arrive.

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