Fédération nationale de la libre pensée

9 mars 2017

AILP

POLITIQUE, RELIGION ET ÉDUCATION PUBLIQUE AU BRÉSIL

Observatório da Laicidade na Educação
Carlos Eduardo Oliva, Secrétaire - OLÉ -
 
1 : Pouvez-vous vous présenter vous et votre association ?
Je me presente: moi, Carlos Eduardo Oliva, je suis enseignant au Colégio Pedro II, institution públique d´éducation primaire, secondaire et supérieur, situé à Rio de Janeiro. Je fais mon doctorat en Sciences Politiques à l'Universidade Federal Fluminense et je m'occupe aussi du sécretariat de l'Observatório da Laicidade na Educação - OLE´.
L'Observatoire de la laïcité dans l'éducation est un réseau d'enseignants et d’étudiants pour la défense de l'Etat et de l’École publique laïques, qui produisent et manifestent des positions laïques sur l'internet et aux événements auxquels ils participent, ainsi que divulguent des nouvelles sur ce sujet au site (www.edulaica.net.br) et à la page Facebook (www.facebook.com.br/edulaica). L’OLE est gérée et financée par les membres du réseau.
2 : Quelles ont été vos activités récentes et plus anciennes
L'OLE´ a manifesté en audience publique contre les publicatons fondamentalistes distribué lors de la Journée Mondiale de la Jeunesse (catholique) qui a eu lieu à Rio de Janeiro em 2013, notament sur des questions relatives au sexe, au genre et à l'avortement.
En 2014, des membres d'OLE´ ont écrit un article à propos de thèses équivoques sur la laïcité de l'État, paru dans un livre publié par le Conseil National du Ministère Publique.
En 2015, l'OLE´se fait présent à l'audience publique de la Cour Suprême à propos de la discipline enseigment religieux aux écoles publiques. Position defendue: contre l'existence de tel discipline aux écoles publiques.
En 2016 et 2017, plusieurs de nos membres ont participé à des evenements publics et académiques contre des projets de loi de création de l´école sans parti, legende d'un mouvement réactionnaire d'origine religieuse catholique et evangelique pentecotiste, qui prétend freiner et rétrograder le processus de la laïcité de l'éducation, au nom du droit presumé des parents de controler l'idéologie des enseignants selon les valeurs de chaque famille.
3 : Quelle est la place des religions dans la société brésilienne ? Et la laïcité des institutions , qu’en-est-il ?
Voir à ce propos l´article ci-dessous, qui a été présenté en 2014 par un membre d'OLE´ Luiz Antonio Cunha dans un colloque de Sciences Po à Toulouse.
4: Connaissez-vous l’Association Internationale de la Libre Pensée ? Que pensez-vous de ses activités ?
Oui, nous reconnaissons son importance dans la défense de la laïcité dans les institutions à l'échelle internationale et pour la défense de la liberté de croyance et de conscience de tous les peuples du monde, et nous voulons renforcer nos liens avec vous, parce que nous avons des idéaux convergents, en faveur de la laïcité et de la séparation de l'église et de l'état, contre la religion dans la politique et contre l'éducation religieuse dans les écoles publiques.

 

POLITIQUE, RELIGION ET ÉDUCATION PUBLIQUE AU BRÉSIL (1)

 

par Luiz Antônio CUNHA

Universidade Federal do Rio de Janeiro – Brésil

 

Les liens entre la religion catholique et la politique ont toujours été importants au Brésil. Un quart des députés de la première législature du pays indépendant (1822-1826) était constitué de prêtres et évêques; un prêtre a été régent après l’abdication du premier empereur; le gouvernement sanctionnait les bulles papales; l’Église était matériellement soutenue par le gouvernement, lequel établissait aussi le programme scolaire des séminaires. La République proclamée en 1889 a séparé l’Église catholique de l’État, il s’en est suivi la liberté des cultes et la fin des salaires du clergé, la création du registre et du mariage civil, ainsi que la sécularisation des cimetières. Or à partir de 1931, politique et religion se rapprochent, et encore davantage à partir de la Constitution de 1988, quand les évangéliques en viennent à jouer un rôle très fort dans la vie politique à tous les niveaux du pouvoir législatif et inaugurent ainsi une voie alternative à la légitimation religieuse du programme idéologique de la droite.

La République avait supprimé l’enseignement religieux dans les écoles publiques jusqu’en 1931 quand il a été repris d’une manière facultative qui mettait le fascisme dans l'équation politique. Depuis, la religion intègre le programme des écoles élémentaires publiques alors que son caractère facultatif n’est que rarement pris en compte. À partir des années 1980, ce qui change c’est l’effort des Églises évangéliques pour s’opposer au monopole catholique de l’enseignement religieux dans le secteur public.
Si on employe les concepts de Pierre Bourdieu (1980), on peut dire que le processus d’autonomisation des champs politique et éducationnel vis-à-vis du champ religieux a reculé au Brésil à partir des années 1980.

LA RELIGION DANS LA FORMATION DU PAYS

Du xvie au xviiie siècles, la religion a joué un rôle stratégique dans la conquête portugaise des terres et des peuples de l’est du continent sud-américain: voilà pourquoi la croix et l’épée en étaient ses symboles. En effet, l’État portugais maintenait avec l’Église catholique une symbiose politique et idéologique – le patronage.

Comme l’Église était dépendante de l’État, celui-ci était aussi dépendant idéologiquement de celle-là. L’action pédagogique religieuse, tant à la tribune que dans les établissements scolaires ou à l’Université de Coimbra, cimentait l’ordre existant, notament par le droit divin du pouvoir royal.

En raison du patronage, des prêtres de différents ordres religieux sont venus au Brésil avec les colons, les commerçants, les quadres de la gestion colonial et les militaires. L’Église catholique a revendiqué le travail de catéchèse des indigènes, pour lesquels elle prônait une relation de servitude, en opposition aux colons qui voulaient les réduire en esclavage. À l’opposé, l’esclavage des Africains (2) était légitimé par le clergé qui en profitait directement.

 

2015 Audience Publique de La Cour Supreme avec Luiz Antonio Cunha, membre OLE)

 

Après l’indépendance en 1822, l’Empire brésilien a préservé le patronage – la religion catholique est restée la religion d’État. La doctrine catholique était donc présente dans l’enseignement dans les établissements scolaires du pays. Les enseignants devaient prêter serment de foi catholique et risquaient d’être punis pour parjure. Le Code pénal de 1830 prévoyait des peines pécuniaires et de prison pour ceux qui divulgueraient dans des discours publics ou par écrit des idées contraires aux “vérités fondamentales de l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’âme”.

Les quelques évangéliques vivant dans le pays étaient interdits de travailler dans l’enseignement public. Les Africains et leurs descendants, esclaves et affranchis, ne pouvaient pas professer leurs religions, tenues pour contraires à la foi, à la morale et aux bonnes mœurs. Il ne leur restait que le syncrétisme avec les images catholiques, comme forme de résistance et de survie. Les indigènes, par contre, à chaque fois plus éloignés des villes, pouvaient sans problème se consacrer à leurs cultes dans la mesure où ceux-ci ne constituaient pas une menace pour le christianisme dominant.

Dans la seconde moitié du xixe siècle, sous le pontificat de Pie IX, la symbiose Église-État a commencé à gêner les deux partenaires. Le Saint-Siège voulait élargir son contrôle sur le clergé brésilien afin de développer une activité religieuse sans les limitations imposées par l’appareil de l’État. De l’autre côté, les forces politiques émergentes, inspirées par les doctrines libérales, maçonniques et positivistes, estimaient que l’État brésilien devait être en syntonie avec ses contemporains européens, particulièrement avec la France, et adopter par conséquent la neutralité en termes de croyance religieuse. À l’origine de cette orientation idéologique se profilait le fort intérêt d’un secteur des propriétaires terriens de remplacer les esclaves par une main-d’œuvre européenne, blanche et chrétienne, mais pas nécessairement catholique. Or les immigrés évangéliques étaient discriminés dans tous les registres civils, de la naissance à la mort. D’importants rites civils tels que le mariage et le droit de vote relevaient de l’appartenance à l’Église catholique. La contradiction entre la défense de “l’Église libre dans l’État libre” – formule de Cavour très citée par l’élite politique impériale – et les vieilles pratiques confessionnelles ont causé des conflits qui ont contribué à la chute de la monarchie.

La République proclamée en 1889 et la Constitution de 1891 ont déclaré l’Église catholique séparée de l’État et elle est donc passée de la sphère publique à la sphère privée. Il a été interdit à l´État de financer tout type d’activité religieuse, l’enseignement religieux ne pouvait plus être dispensé dans les écoles publiques.(3) Pendant quelques années, à la place de la religion, on a introduit la discipline morale dans les établissements d’enseignement secondaire, ce qui venait couronner la hiérarchie des sciences dans le curriculum scolaire, en parfait accord avec la doctrine d’Auguste Comte.

Mais la société est bien restée religieuse, et surtout catholique, mais pratiquant différentes modalités et degrés de syncrétisme, notamment dans les couches populaires. Malgré l’absence de base populaire, la laïcité a été érigée en politique de l’État républicain comme une idéologie d’une élite intellectuelle à orientation française, libérale-maçonnique ou positiviste (4).

L’éclosion de la crise d’hégémonie dans les années 1920 a mis fin à la laïcité républicaine et a institué la “collaboration réciproque” Église-État, ayant alors pour modèle l’Italie fasciste. À cause des grèves ouvrières, inédites dans le pays, et des soulèvements militaires contre l’oligarchie agraire, l’enseignement religieux passe à être prescrit comme un antidote contre le désordre social et politique.
La dictature qui s’est installée après la Révolution de 1930 a promu plusieurs réformes éducationnelles, entre autres la réintroduction de l’enseignement religieux dans les écoles publiques. Par le décret nº 19.941 du 30 septembre 1931, cette discipline pouvait être dispensée dans les écoles primaires, secondaires ou normales de  l’Union, des états ou des municipalités. Quand cet enseignement était dispensé, les seuls motifs pouvant exempter les élèves des cours de religion seraient (i) le nombre insuffisant de ceux ayant choisi un certain credo, ce qui ne justifierait pas la création d’une classe exclusive, ou (ii) une demande de dispense de la part des parents ou des responsables.

La Constitution de 1934 a incorporé les termes du décret précédent et est allée plus loin en déterminant l’offre obligatoire de l’enseignement religieux comme une discipline du curriculum scolaire primaire. Depuis, toutes les Constitutions ont décidé que l’enseignement religieux devait être obligatoirement offert dans les établissements scolaires, tout en restant facultatif.
Pendant la dictature militaire (1964-1985), l’enseignement religieux dans les établissements scolaires a reçu un appui supplémentaire provenant de l’introduction de l’Éducation Morale et Civique dans l´enseignement fondamental, le secondaire et le supérieur (5). Cette discipline a représenté une fusion de la pensée réactionnaire, du catholicisme conservateur et de la doctrine de la sécurité nationale.
Bref, en ce qui concerne l’enseignement religieux, il y a eu trois étapes bien distinctes dans l’histoire du Brésil: (i) enseignement de la religion catholique dans les établissements scolaires pendant toute la période impériale (1822-1889); (ii) interdiction de l’enseignement religieux dans les établissements scolaires dans les quatre premières décennies de la période républicaine (1889-1930); et (iii) appui de l’État à l’enseignement de la religion dans les établissements scolaires publiques, facultatif (de 1931 jusqu’à présent).

DÉCLIN CATHOLIQUE ET ASCENSION ÉVANGÉLIQUE

Le champ religieux passe par des transformations rapides et profondes. Dans les années 1960 et 1970, le déclin du nombre d’adeptes du catholicisme est minimum quoique continu. Or depuis, le nombre de catholiques ne cesse de diminuer alors que s’élève le nombre d’évangéliques, surtout les pentecôtistes, dans la mesure où ceux des autres dénominations traditionnelles (6) voient aussi baisser leurs effectifs. Les adeptes des religions afro-brésiliennes ont aussi diminué au profit des confessions évangéliques, certains ayant même fourni à celles-ci pasteurs et évêques.

Le tableau ci-dessous présente les pourcentages de la distribution des réponses à la question “quelle est votre religion?” dans quatre recensements démographiques (7).

 

On voit que les catholiques sont passés de 93,1% en 1960 à 64,6% en 2010. Simultanément à cette décroissance, les adeptes des dénominations évangéliques sont montés de 4% à 22,2% dans la même période.

Deux facteurs principaux expliquent cette réduction du nombre de catholiques. Avant tout, le haut degré d’institutionnalisation de l’Église qui l’empêcherait d’agir assez vite de façon à s’adapter aux nouvelles situations sociales, culturelles et économiques du pays. En dépit de cette rigidité institutionnelle, la progressive perméabilité de la religion catholique au processus de sécularisation de la culture aurait amené à un certain “désenchantement du monde”, à la perte d’une partie des éléments “irrationnels” du phénomène religieux. L’emphase atténuée sur la manipulation magique de la vie, l’abandon du latin comme langue rituelle et le remplacement de la notion de péché individuel par le social, conformément à la Théologie de la libération, illustrent bien l’abandon des éléments “irrationnels” de la croyance et des pratiques catholiques. Paradoxalement, c’est cette “rationalisation” qui a éloigné l’Église de la masse des fidèles et a favorisé la croissance des Églises évangéliques, notamment les pentecôtistes, pour lesquelles les fidèles et les éléments “irrationnels” sont restés prioritaires.(8)

En effet, le changement du profil religieux de la population brésilienne est étroitement lié aux grands flux migratoires internes dans les 60 dernières années, aussi bien entre les régions que de la campagne vers la ville. Dans les régions d’expansion de la frontière agricole ou dans la périphérie des villes, surtout dans les régions métropolitaines, où elles finissent par s’installer, ces populations migrantes qui viennent de perdre leurs liens de solidarité avec la terre natale se retrouvent en outre désemparées face à la faible présence des services offerts par l’État et des politiques de développement social. Vivant dans leur grande majorité dans des conditions très précaires, souvent au bord de la misère, culturellement déracinées, ces populations développent de nouvelles dispositions sociales et de nouvelles formes de construction de leurs identités culturelles – et c’est là que la religion en vient à occuper une place de choix.

Ce sont les Églises évangéliques, et surtout les pentecôtistes, qui présentent les options religieuses les plus significatives pour ces segments sociaux, justement ceux parmi lesquels la croissance démographique est plus élevée. Les Églises pentecôtistes agissent vite pour former leurs nouveaux pasteurs et pour créer des temples qui se multiplient à grande vitesse, à la suite des fronts de l’expansion agricole et dans les nouveaux quartiers à urbanisation précaire dans les grandes villes. La croissance du pentecôtisme est donc plus grande dans les régions économiquement plus dynamiques, ce qui inclut évidemment les métropoles. Dans les régions plus pauvres et moins exposées aux changements sociaux, la religion catholique reste stable.

Même s’il est difficile de faire des prévisions sûres en la matière, nombreux sont ceux qui estiment que, dans les années 2020, si cette croissance se poursuit, le nombre d’évangéliques sera égal à celui des catholiques. Dans l’état de Rio de Janeiro, la majorité de la population ne se déclare plus catholique ; dans le recensement de 2010, les catholiques représentaient 45,8% de la population de cet état, les évangéliques, 29,3%. La proportion des déclarants “sans religion” a été de 15,6%, presque le double de la moyenne nationale, ce qui laisse suggérer que la perte de fidèles de l’Église catholique ne se fait pas uniquement en faveur des Églises évangéliques ou d’une toute autre religion institutionalisée.

Par contre, s’il est aisé de procéder à une cartographie et un comptage des religions chrétiennes, il n’en va pas de même pour les afro-brésiliennes. Pendant des siècles, leurs pratiquants ont été poussés au syncrétisme comme stratégie de survie face à la répression religieuse et politique, ce qui explique que beaucoup d’entre eux, aujourd’hui encore, se déclarent catholiques, en d’autres mots la religion de la majorité et qui exige peu en termes de pratique et de comportement. Voilà pourquoi le nombre de pratiquants des religions afro-brésiliennes est tellement sous-estimé dans les recensements démographiques (9). Mais on peut malgré tout affirmer qu’il y a un déclin net du nombre d’adeptes de ces religions.

 

2015 (colloque public de l'OLE avec Luiz Antônio Cunha, Eliane Falcão et Amanda de Mendonça)

 

Or les secteurs sociaux où le pentecôtisme progresse sont assez souvent les mêmes que ceux où il y a un grand nombre de pratiquants des religions afro-brésiliennes, autrement dit les classes pauvres. Comme le candomblé et l’umbanda sont des religions dépourvues d’organisations bureaucratiques qui articuleraient leurs communautés de culte, qu’elles n’ont pas de clergé organisé, qu’elles ne font pas de prosélytisme ni ne se présentent à la télévision, elles restent particulièrement vulnérables aux attaques des Églises pentecôtistes, dans la mesure où celles-ci veulent prendre ce même marché religieux et qu’elles encouragent par là une « guerre spirituelle » contre les croyances qu’elles considèrent comme démoniaques. Face aux attaques pentecôtistes en croissance, ces religions afro-brésiliennes, faute d’avoir une meilleure valeur symbolique au sein de la société brésilienne, perdent leurs adeptes en dépit de l’appui politique que leur offre le pouvoir public. Ce retrait des religions afro-brésiliennes s’explique aussi par le fait que certaines de ces Églises pentecôtistes procèdent à un type de syncrétisme qui garde toujours des affinités avec la religiosité d’origine africaine, par exemple les rites de possession. Ces affinités facilitent le passage des adeptes du terreiro aux temples pentecôtistes.

Mais ce ne sont pas simplement les contingents de fidèles qui changent ; le champ religieux également n’est plus le même pour ce qui est de l’occupation de l’espace social. Jusqu’aux années 1980, les religions devaient toutes occuper uniquement leurs espaces privés, autrement dit les temples et les terreiros, à l’exception, bien évidemment, de l’Église catholique qui organisait processions et pèlerinages, sans parler des congrès eucharistiques réunissant des foules sur la place publique. Or depuis, les Églises évangéliques aussi se sont mises à occuper les places et les stades sportifs pour des cultes réunissant des foules de fidèles, sans compter une autre dimension de l’espace public: les médias électroniques. En effet, les Églises évangéliques ont fait installer ou ont tout simplement acheté des émetteurs de radio et de télévision, de diffusion ouverte ou par câble, pour que leurs fidèles restent “branchés sur” le prêche et les divertissements qui consolident leur foi et qui les détournent des ses concurrentes religieux ou païens. L’Église catholique a fait de même et a créé ses propres chaînes de télévision. Or comme les systèmes de communication sont chez nous des concessions de l’État, il faut, pour obtenir ces concessions, l’aide fondamentale d’un groupe politique – la bancada – au Sénat et à l’Assemblée nationale.
En effet, dans le système politique brésilien, les partis sont certes indispensables à la captation des votes pendant les élections; mais, une fois élus, députés et sénateurs vont se regrouper selon leurs intérêts corporatifs. Au Sénat, à l’Assemblée nationale, dans celles des états de la Fédération ainsi qu’aux Chambres municipaux, ces groupes sont connus sous le nom de bancadas et jouent très souvent un rôle plus important que les partis eux-mêmes. Il existe ainsi à chaque niveau du Pouvoir législatif des dizaines de bancadas telles que le Front parlementaire d’agriculteurs et éleveurs (patronal), le Front parlementaire de l’agriculture des familles (paysan), le Front parlementaire d’appui au sport et le Front parlementaire évangélique. La bancada évangélique est formée surtout de pasteurs pentecôtistes, qui ne votent pas toujours en bloc, sauf dans les questions relatives aux droits sexuels et reproductifs, quand ils s’allient aussi aux catholiques. Ceux-ci, à leur tour, ne sont pas organisés en bancada, mais sont articulés par la Confédération nationale des évêques (catholiques) du Brésil – la CNBB. Députés et sénateurs organisent toutes les semaines des rituels d’intégration religieuse. Les évangéliques organisent des cultes à l’intérieur de l’Assemblée alors que les catholiques se réunissent dehors, au siège de la CNBB, à Brasília.

LA RÉACTION CATHOLIQUE

Ce processus de changement accéléré du champ religieux indique deux situations qui menacent la position dominante occupée par l’Église catholique dans l’histoire du pays: d’un côté, la croissance des Églises évangéliques; de l’autre, celle des “sans religion”. Pour y répondre, les dirigeants catholiques ont décidé d’investir pour récupérer l’espace perdu ou pour éviter une perte plus grande. Ils ont pour cela décidé de prendre différents chemins, entre autres d’organiser de grands spectacles à l’exemple des cultes évangéliques pentecôtistes, de mettre l’accent sur les pratiques charismatiques et la remise en valeur des miracles, sans oublier l’offre effective de l’enseignement religieux dans les établissements scolaires. Bien que prescrite dans la Constitution et dans les lois relatives à l’éducation, cette discipline n’était pas toujours offerte aux élèves, sans doute en raison d’une certaine laïcité difffuse chez les enseignants.

L’action de la CNBB dans l’élaboration et plus tard dans la réforme de la Loi des Directives et des Bases de l’education nationale – la LDB, Loi 9.394, promulgué le 20 décembre 1996,  – montre bien comment cette institution a changé sa stratégie.

Le texte de la LDB contenait deux éléments importants. Le premier déterminait que l’enseignement religieux dans les établissements scolaires devait être dispensé “sans charge pour les fonds publics”. Le deuxième élément prévoyait deux formes d’offre de cette discipline, défendues par des secteurs rivaux du catholicisme : la forme confessionnelle, en accord avec l’option religieuse de l’élève ou de son responsable ; et celle interconfessionnelle, résultant d’un accord entre les différentes institutions religieuses.

À la veille de la quatrième et dernière visite du pape Jean-Paul II au Brésil, la LDB a été reformée par la Loi 9.475, du 22 juillet 1997, dont le rapporteur a été un député catholique, le père Roque Zimermann. La CNBB venait de passer d’une stratégie de concurrence à la confrontation. L’interdiction d’utilisation des ressources publiques dans l’enseignement religieux a été supprimée, de même que les mentions aux modalités confessionnelle et interconfessionnelle de cette discipline, laquelle a été déclarée “partie intégrante de la formation de base du citoyen”.

Supprimée la mention aux deux modalités de l’enseignement religieux, il fallait alors introduire la modalité confessionnelle comme la seule admise par la législation, ce qui a été fait à partir du concordat signé entre l’État brésilien et le Saint-Siège. Ce fut la décision la plus osée du haut clergé catholique dans sa stratégie pour récupérer l’espace perdu : la confrontation.

À la suite des négociations entamées lors de la visite du pape Benoît XVI au Brésil, en mai 2007, le concordat a été signé en novembre 2008 par le ministre brésilien des Affaires étrangères et par le secrétaire d’État du Saint-Siège. Ce document a été homologué par l’Assemblée Nationale et, le 11 février 2010, le président Lula a signé le décret 7.107 promulguant le concordat Brésil-Saint Siège.

Ce qu’il ne s’était jamais passé, même pas pendant l’Empire, est devenu réel. Or cela semblait impossible depuis que la République inaugurée en 1889 avait supprimé le patronage impérial. Mais la direction mondiale de l’Église catholique avait réussi à faire que l’État brésilien signe avec elle un traité lui garantissant des privilèges spéciaux, en termes politiques, fiscaux, d’emploi, d’éducation et d’autres. Comme les négociations ont été secrètes, on ignore s’il y a eu des concessions de part et d’autre.

L’article 11 du concordat précise que l’enseignement religieux catholique et des autres confessions religieuses est facultatif, qu’il constitue une discipline de l’horaire normal des écoles publiques d’enseignement élémentaire. Or cet article contrarie en essence l’article 33 du texte réformé de la LDB-96, lequel détermine que le contenu de la discipline enseignement religieux doit être établi par les systèmes d’enseignement (de l´Union, des états et des municipalités) après qu’aient été entendues les institutions civiles constituées par les différentes confessions religieuses. Ainsi, il est possible qu’il n’existe ni un “enseignement religieux catholique”, ni aucun autre d’une confession spécifique. Si ce contenu est à caractère historique, sociologique ou anthropologique, comme le prétendent certains courants d’opinion, ou bien un extrait des doctrines religieuses concertées, le résultat va dépendre de la composition politique de ces institutions civiles.

Des manifestations contraires au projet du concordat sont venues de différents secteurs, y compris des secteurs religieux. Les débats les plus vifs entre les politiques ont eu lieu à la Commission de relations extérieures de l´Assemblée Nationale, quand cinq députés dont quatre évangéliques et un socialiste, se sont tout de suite déclarés en faveur du refus du document en son entier. Le résultat de la votation a été favorable, à 66%, à l’approbation du concordat. Cette approbation a compté sur l’appui des députés évangéliques qui avaient à ce moment-là proposé un projet compensatoire d’une Loi générale des religions. Avec l’alibi de régler des dispositifs constitutionnels traitant de la liberté de croyance et du libre exercice des cultes religieux, ce projet a consisté en une adaptation forcée du texte du concordat, dans lequel l’expression “Église catholique” a été remplacée par “institutions religieuses”. L’exception fut l’article relatif à l’enseignement religieux qui a implicitement prévu l’interconfessionnalisme.
En conséquence de ces corrélations des forces tendues, la Chambre des députés a alors pris une décision contradictoire: elle a approuvé le concordat en bénéficiant l’Église catholique; et la Loi générale des religions, en bénéficiant les Églises évangéliques. Comme s’il n’y avait rien d’absurde, elle a approuvé deux orientations pour l’enseignement religieux dans les écoles publiques: selon la première, il doit être confessionnel catholique et des autres religions; selon la deuxième, il doit être implicitement interconfessionnel.

Différemment du concordat, qui a été voté comme un décret législatif et en rythme rapide, la loi qui donnerait aux Églises évangéliques le même statut politique de l’Église catholique n’a été qu’un projet de loi comme les autres et a fini abandonné aux vicissitudes de la marche ordinaire. En ce moment, il se trouve au Sénat, déjà avec un avis positif de toutes les commissions, en attente du vote en séance plénière.

Cette compétition ostensible dans les hauts sommets, qui s’étend aux assemblées législatives des états et aux chambres municipales avec de différentes vitesses, ne produit pas le même effet dans les établissements scolaires où l’on constate la coopération, ou plutôt, une coopération compétitive à la base.

 

Une partie du bureau de l'OLÉ : Cristiana Valença, Amanda de Mendonça (coordinateur du OLE´),
Viviane Vieira, Rodrigo Borba, Tais Nascimento,  Luciane Quitanilha Falcão,
Carlos Eduardo Oliva, Luiz Antonio Cunha, Ivanilda Figueiredo et Eliane Falcão.

 

LE FRONT CHRÉTIEN DANS  LES ÉTABLISSEMENTS SCOLAIRES

Passons du plan juridico-politique au plan de la pratique dans les établissements scolaires.

Il faut avant tout tracer un bref profil des institutions publiques d’éducation au Brésil. L’enseignement fondamentale et secondaire sont à la charge des états et des municipalités. Pendant les deux décennies de la dictature militaire (1964-1985), les sytèmes éducationnels des états et des municipalités ont été dirigés par des personnes liées à des intérêts privés, ce qui a provoqué une chute vertigineuse de la qualité de l’enseignement dispensé dans les écoles publiques, surtout par la réduction drastique du salaire des enseignants. Alors dans tout le pays, une nouvelle orientation a été donnée, suite à la demande des classes moyennes pour des écoles privées, religieuses ou non. À l’opposé, les politiques éducationnelles de la période de redémocratisation ont, depuis, donné la priorité à l’expansion quantitative de l’éducation publique de base, laquelle est actuellement, de l’avis de tous, considérée comme de basse qualité et destinée aux plus pauvres.

En 2005-2006, dans une recherche effectuée dans les établissements scolaires de l’état de Rio de Janeiro, Ana Maria Cavaliere est arrivée à la conclusion que l’école publique avait été colonisée par la religion, et que celle-ci avait pour cela compté sur l’initiative ou l’appui des hommes politiques.

Les enseignants, les responsables des politiques éducationnelles et les hommes politiques sont d’une certaine façon d’accord quant à ce qu’ils croient constituer une menace de désordre social existant dans les quartiers populaires, une menace qui serait présente aussi dans les établissements scolaires sous la forme de comportements indésirables, d’agressivité et de résistance des élèves à l’école. La religion a été ainsi la “solution” trouvée par l’État et les enseignants. L’État renonce par là à sa fonction socialisatrice en cédant aux institutions religieuses une partie de ses responsabilités. Les enseignants, à leur tour, surchargés à cause du manque de personnel, n’arrivent pas à tenir compte des activités quotidiennes de l’école ni à promouvoir des activités artistiques, culturelles, sportives, communautaires ou de loisirs capables d’enrichir le milieu scolaire et la vie des enfants et de leurs familles. En un mot, il y a un vide à l’école – et c’est la religion qui le remplit. Encore qu’il existe un sentiment plus ou moins diffus selon lequel l’école doit être laïque, les enseignants finissent par capituler et acceptent l’offre venant de l’extérieur. Dans la pratique, les cours de religion sont justifiés par les enseignants comme un outil de plus dans la lutte pour une surveillance plus efficace des élèves et, en conséquence, pour la préservation de leur autorité. La perception généralisée selon laquelle les familles des élèves seraient prédisposées à adhérer à un credo religieux rend utile ce chemin, y compris pour les enseignants et les directeurs d’école qui ne sont pas personnellement engagés dans une pratique religieuse.

Le professeur de religion en vient à occuper la place d’auxiliaire de la direction dans les activités d’orientation éducationnelle, dans les projets collectifs de l’école, dans les activités culturelles et commémoratives. Dans certains cas, ce professeur vient à jouer un rôle très important dans la définition et l’exécution des propositions pédagogiques. Voilà comment l’enseignement religieux finit par coloniser des secteurs de la vie scolaire liés à la formation générale et à l’orientation éducationnelle.

La forte présence de la religion à l’école est un symptôme de sa crise d’identité et de son manque d’efficacité. Elle arrive, en effet, au moment exact où l’action éducative scolaire s’affaiblit. Et révèle donc, d’un côté, la capitulation de l’État, de l’autre, l’échec du système éducationnel dans une action plus effective de socialisation et d’incorporation sociale des classes populaires. (CAVALIERE, 2006, p. 4).
Dans la banlieue de Rio de Janeiro, sont manifestes les mécanismes de collaboration entre enseignants et directeurs d’école avec les deux principaux versants du christianisme dans le maintien de ce qui leur est commun, autrement dit la lecture de la Bible et la prière “Notre Père”, de même que dans l’opposition à ce qui leur serait défavorable, surtout les traditions religieuses afro-brésiliennes et, pire encore, l’athéisme et l’agnosticisme. Et il y a, en  outre, les mécanismes de compétition, pas toujours ouverte, entre catholiques et évangéliques, quand il s’agit du calendrier des festivités religieuses. Par exemple, la coutume syncrétique de la distribution de gâteaux aux enfants le jour de Saint Côsme et Saint Damien est anathématisée par les évangéliques. Ceux-ci refusent la figure de ces saints, très prisés par le catholicisme populaire, ne cachent pas leur horreur pour l’origine syncrétique de cette coutume, puisque le candomblé et l’umbanda rendent hommage aux orixás qui assument la forme d’enfants jumeaux. Il en va de même pour la crèche de Noël, un montage iconique dans tout le Brésil, vieille coutume des familles et des écoles, qui est refusée par les évangéliques qui l’assimilent à une coutume idolâtre. Comme il y a des élèves qui viennent de familles évangéliques, les instituteurs et les directeurs d’école finissent par abandonner ces coutumes face à l’offensive des rivaux et par opter pour une plateforme commune. La fin de certaines manifestations traditionnelles, quoique d’origine catholique, telles que les fêtes de la Saint-Jean (10), la suppression des crèches et de l’Ave Maria dans les prières collectives sont de bons exemples des concessions catholiques faites au profit de la coopération inter-ecclésiastique à l’école publique. La célébration commune de Pâques et de Noël, de même que la citation réitérée de morceaux de la Bible, convenablement choisis, renforcent cette collaboration. (FERNANDES, 2014).

La présence de la religion dans les écoles publiques brésiliennes d’enseignement élémentaire est très diverse. L’enseignement religieux a beau être une discipline obligatoire, dans la pratique, il n’est pas toujours effectif dans les programmes scolaires. Cele dépend toujours des priorités conjoncturelles des systèmes éducationnels des états et des municipalités ainsi que des décisions prises par chacun des établissements scolaires. Mais même sans l’enseignement de cette discipline, le christianisme est d’habitude présent comme une composante morale qui est bien reçue de la part des élèves et de leurs familles. Bref, la religion est conçue par la majorité des enseignants comme la seule base des valeurs morales et des repères fondamentaux de la vie en société.

LA LUTTE POUR LA LAÏCITÉ À L’ÉCOLE PUBLIQUE

Pendant l’Assemblée nationale constituante de 1987/1988, la lutte pour la laïcité a mis en cause le maintien des conquêtes précédentes, par exemple celle du divorce et de l’avortement sous certaines conditions. Les progrès consisteraient en plusieurs topiques concernant les politiques publiques relatives aux droits sexuels et reproductifs : la prévention des maladies sexuellement transmissibles, l’éducation sexuelle à l’école, la décriminalisation de l’avortement, y compris dans le cas des fœtus anancéphales, l’union homosexuelle et la lutte contre l’homophobie et toutes les formes de discrimination contre l’orientation sexuelle. Quelques-uns de ces topiques ont fait par la suite l’objet de mesures légales qui ont élargi les droits sexuels et reproductifs, mais l’enseignement religieux dans les établissements scolaires est quand même resté pratiquement égal à celui que déterminait la Constitution de 1934.

Une fois finies les luttes autour de l’éducation publique dans la Constitution de 1988 et à la LDB de 1996, le combat principal a eu lieu à propos du concordat entre le Brésil et la Saint-Siège, comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent. Bien que proposé par le Président de la République et approuvé par l’Assemblée nationale, le concordat a soulevé des manifestations favorables à la laïcité venant non seulement des mouvements sociaux mais de l´interieur de l’État lui-même.

Le Procureur général de la République a présenté à la Cour suprême – le STF – une action directe en inconstitutionnalité – une ADI – aussi bien contre le concordat Brésil-Sainte Siège que contre la LDB. Cette action veut que la Cour suprême interprète les deux textes légaux fondée sur la Constitution, de façon à barrer l’entrée de l’enseignement religieux dans les établissements scolaires, qu’il soit à caractère confessionnel ou interconfessionnel, de même qu’à interdire l’entrée dans l’enseignement public d’enseignants liés à des confessions religieuses.

Cette discipline devrait favoriser l’exposition et la discussion, sans aucun prosélytisme, des doctrines, des pratiques, de l’histoire et des dimensions sociales des religions, de même que des positions non religieuses telles que l’agnosticisme et l’athéisme, sans aucun parti pris de la part des éducateurs. Ceux-ci devraient être à leur tour des enseignants des systèmes publics d’enseignement, admis selon des critères qui n’incluraient pas l’accréditation d’institutions religieuses. Ce faisant, les établissements scolaires permettraient aux élèves de faire leurs propres choix en fonction de l’objectif majeur de former des personnes douées d’une capacité de réflexion critique.
Dans l’hypothèse où il ne serait pas possible d’interpréter le concordat de manière à le mettre en syntonie avec la Constitution brésilienne, l’ADI sollicite que soit considérée comme inconstitutionnelle la partie de l’article 11 de cet accord, justement celle qui a traité de “l’enseignement religieux catholique et des autres confessions religieuses”. L’ADI a été acccueillie par la Cour suprême et attend les délibérations des ministres.
Qu’elle réussisse ou non, cette ADI montre que, par le fait même d’avoir été proposée, et venant du système judiciaire lui-même, la demande de laïcité passe de la société à l’État. Et il ne s’agit pas d’un fait isolé. Le Mouvement du Ministère public démocratique, par exemple, accorde une attention spéciale à la question de la laïcité de l’État, y compris de l’éducation publique, qui a reçu un important appui. (11)

Dans la société en général, les mouvements féministes et LGBT sont aujourd’hui à l’avant-garde de la lutte pour la laïcité. Depuis 2012, ils ont organisé les Marches pour l’État laïque à Rio de Janeiro et à São Paulo. Quoique timides, ces manifestations étaient inédites au Brésil.

En accord avec la société et l’État, le Conseil national d’éducation (12) a approuvé, en 2012, un document concernant les Directives nationales pour l’éducation en droits de l’homme, un programme destiné à être mis en place à tous les niveaux et dans toutes les modalités de l’éducation publique et privée. Ce nouveau contenu, qui ne prendra pas nécessairement la forme d’une discipline spécifique, a été conçu, fondé sur sept principes, l’un d’eux étant la laïcité de l’État. Or comme ce principe n’a pas été défini, on peut l’interpréter comme on veut, au gré des orientations idéologiques qui prédominent dans chacun des systèmes d’enseignement des états et des municipalités. Ces directives ont été homologuées par le Ministre de l’éducation par la Résolution nº 1/2012. Or jusqu’à présent, elles n’ont pas appliquées. Mais elles constituent quand même le premier document de l’État brésilien qui s’attribue à lui-même la laïcité comme principe constitutif. Dans tous les autres, la laïcité doit être déduite d’un labyrinthe juridique permettant les conclusions les plus contradictoires.

Ce n’est que récemment que la bibliographie brésilienne a assumé le vecteur politique de la laïcité. Le premier livre publié au Brésil ayant dans son titre l’expression État laïque a pour origine des colloques organisés par des groupes féministes dans la ville de Recife (BATISTA et MAIA, 2006). Ce livre a réuni, outre les militantes féministes, un sociologue et un anthropologue, un député fédéral du Parti des travailleurs (le PT) et une femme pasteur de l’Église luthérienne au Brésil. D’autres livres seront plus tard publiés, certains sur l’éducation, tels que les livres de Fischmann (2008), Lorea (2008) et de Cunha (2013). Ce n’est qu’après huit années de luttes autour de la LDB que le milieu académique a pris la mesure de ce qui était en question; jusqu’alors, la présence de la religion dans les établissements scolaires publiques n’était pas un sujet discuté dans les thèses universitaires. À partir de 1996, année de la promulgation de cette loi, la religion dans les écoles publiques a fait l’objet de 137 thèses de master et de doctorat dans différents domaines, y compris dans les Sciences sociales. Certaines de ces thèses ont un aspect normatif (par exemple, l’amélioration de l’enseignement religieux); d’autres ont une perspective laïque (par exemple, l’explicitation des mécanismes qui imposent en fait l’enseignement religieux).

L´internet a inauguré une forme de lutte nouvelle et efficace en faveur de la laïcité dans l’école publique brésilienne. Les témoignages d’élèves enregistrés sur YouTube, où ils dénoncent le prosélytisme qu’ils subissent, de même que le caractère obligatoire des cours de religion, constituent une arme importante dans cette lutte pour démolir les arguments selon lesquels cette discipline tiendrait compte de l’option des élèves et de leurs familles.

On arrive ainsi, par ces dénonciations, à faire passer l’idée que l’enseignement religieux est facultatif – ce qui n’est pas peu dans ce contexte d’imposition chrétienne fait au mépris de la Constitution. Sur Facebook, on trouve déjà des profils institutionnels tels que “l’État laïque”, des groupes tels que la “Marche nationale pour un État laïque”.

En 2006 a été créé à l’Université Fédérale de Rio de Janeiro l’Observatoire de la laïcité de l’État, redéfini, en 2013, comme l’Observatoire de la laïcité dans l’éducation, ayant gardé le sigle OLE´, depuis soutenu financièrement par un réseau virtuel de volontaires.(13) L’OLE´ met à la disposition un glossaire de concepts, d’opinions et d’articles publiés dans la presse, un panorama de la laïcité dans l´éducation d´autres pays, ainsi que des liens d’accès à des institutions laïques au Brésil et à l’étranger. Un indicateur de la réceptivité de l’Observatoire peut être constaté si l’on recherche le terme “escola laica” (école laïque) sur Google. L’OLE´ apparaît dans premières lignes de la première page du résultat de la recherche de ce terme.

 

2017 (Reunión de Planification de l'OLÉ)

 

CONCLUSION ET PROSPECTIVE

La présence d’acteurs religieux dans la politique brésilienne est aussi ancienne que l’État national lui-même. Le clergé catholique a dès l’indépendance agi dans les différentes instances des pouvoirs législatif et exécutif, voire dans les mouvements séparatistes qui se sont opposés au Portugal et dans les rébellions qui ont marqué l’histoire de l’Empire. Selon la vieille formule, l’Église catholique faisait partie de l’État en tant que religion officielle, qu’il devait soutenir totalement et qu’il contrôlait en partie. La République a interrompu cette symbiose si intime, mais elle n’a pas pour autant empêché l’action politique du clergé. Prêtres et évêques ont, certes, réduit leur participation dans l’administration publique, mais ont bien gardé une forte influence par une croissante participation politique, via politique partidaire et contact direct du clergé avec maires et conseillers municipaux, gouverneurs et présidents, députés et sénateurs.

Or il en a été tout autrement des évangéliques. Contrairement au clergé catholique, qui a toujours fréquenté les palais du pouvoir, les évangéliques ont dû forcer leur entrée dans un espace déjà occupé. L’ouverture d’écoles de grande qualité, orientées par une pédagogie active, fut une stratégie victorieuse dans les dernières décennies de l’Empire et les premières de la République – un clin d’œil auquel l’élite culturelle brésilienne avait répondu positivement. Mais les leaders évangéliques des Églises traditionnelles avaient dû quand même composer avec le catholicisme au moment où ils élargissaient leur base politique.

C’est dans les années 1980 qu’apparaît pour les catholiques le vrai défi, au moment où a lieu l’expansion des Églises évangéliques pentecôtistes au sein des couches populaires, au moment où elles initient leur marche pour égaler le nombre de fidèles de la confession dominante depuis les temps coloniaux.

Et, il faut bien le dire, les tactiques d’influence sur l’État employées aujourd’hui par les Églises évangéliques sont les mêmes que celles de l’Eglise catholique dans le passé: elles vont de la bancada de députés à la captation des ressources financières publiques pour les activités d’assistance. Mais peu importent les circonstances, les évangéliques restent encore des apprentis si comparés à leurs rivaux, vétérans sur les champs religieux et politique. La grande différence réside dans le contrôle de deux partis politiques par les évangéliques – le Parti social chrétien [PSC], contrôlé par l’Assemblée de Dieu, et le Parti républicain brésilien [PRB], contrôlé par l’Église universelle du royaume de Dieu. Les catholiques brésiliens ont même tenté de créer une version tropicale du Zentrum Partei allemand ou autrichien, mais ils se sont vite aperçus qu’il serait plus profitable d’utiliser une stratégie d’action en plusieurs partis différents, de façon à ne pas intérioriser les divisions que la pratique politique nécessairement requiert. Le PSC et le PRB fonctionnent plutôt comme des éléments de médiation de l’expression politique de chacune des Églises que comme des agents recruteurs de fidèles. Toujours est-il que le nombre de députés de la bancada évangélique à l’Assemblée est bien inférieur à celui des adeptes des autres confessions chrétiennes non catholiques en termes électoraux. Il s’agit pourtant d’une bancada unie dans la proposition et la défense d’une plateforme conservatrice, voire réactionnaire, comme le montre le cas de l’interdiction de tout type d’avortement, même si elle n’est pas unie pour ce qui est de la défense de l’enseignement religieux obligatoire dans les écoles publiques.

La poussée de croissance et l’action conjointe des Églises évangéliques ont pourtant des limites. On ne peut pas sensément supposer que cette croissance ne s’arrêtera pas et que ces églises prendront la place de l’Église catholique au sein de la société brésilienne. Les catholiques possèdent, et il ne faut pas l’oublier, une structure qui est dotée, en dépit des dissensions internes, d’un haut degré de centralisation, alors que les évangéliques ont dans leurs disputes théologiques et leurs politiques pratiques la condition même de leur dynamisme. En outre, la forte présence médiatique du pape François semble ouvrir de nouvelles voies d’aggiornamento pour l’Église Catholique.

Car s’il est vrai qu’il existe un grand espace ouvert à l’action des leaders évangéliques dans le champ politique, il n’en est pas moins vrai que leur croissance impliquera aussi des changements sensibles de leurs plateformes et de leurs idéologies. Selon l’avis du sociologue de la religion le plus important du pays, ce n’est pas le Brésil qui deviendra culturellement évangélique, c’est plutôt la religion évangélique qui se convertira au Brésil (PRANDI, 2013).

Si l’on tient compte du passé et du présent, on peut affirmer avec sûreté que l’Église catholique constitue un obstacle plus grand à la laïcité dans l’éducation publique que les Églises évangéliques. L’Église catholique a toujours soutenu l’enseignement religieux dans le programme des établissements scolaires comme une question de doctrine et, actuellement, comme une stratégie politique. L’engagement des Églises évangéliques dans la défense de cette discipline n’est pas stratégique mais plutôt tactique. En effet, celles-ci ont même déjà été contraires à cet enseignement dans les écoles publiques; une partie l’accepte parce qu’il est prévue dans la loi – et parce que la principale concurrente ne devrait pas occuper seule cet espace de prosélytisme religieux. À la rigueur, elles pourraient même reprendre leur ancienne position, comme au début des débats politiques à propos du concordat Brésil-Saint Siège.

La forte présence des leaders évangéliques dans les diverses instances du pouvoir législatif fait peur aux secteurs laïques moins expérimentés dans l’analyse politique. Face à ce qu’ils ressentent comme un danger évangélique (ou pentecôtiste ou fondamentaliste), ces secteurs hâtent leur alliance avec des secteurs catholiques, à la recherche d’un inter, supra, pluri ou multiconfessionalisme capable de diluer cette forte présence sur la scène politique. Or en renforçant l’un des camps, ces secteurs laïques deviennent en conséquence des acteurs du champ religieux et entrent par là aussi dans la dispute. L’Église catholique ne manquera évidemment pas de remercier ces laïques positifs.

Et, pour terminer, il faut un effort prospectif.

Si l’enseignement religieux dans les établissements scolaires se concrétise sous l’hégémonie chrétienne, on peut très bien supposer que la concurrence entre catholiques et évangéliques sera alors claire et deviendra une source de conflits à l’école, à la pacification de laquelle veulent justement contribuer ses défenseurs.

Les processus en cours laissent supposer que ces conflits pourront à la longue favoriser objectivement la laïcité à l’école publique. Certes, il n’y a pas de place chez nous pour une laïcité à la française, telle que l’on a tenté d’implanter dans les quatre premières décennies de la République. La Charte [Française] de la laïcité à l’École, de 2013, ne serait pas pleinement acceptée au Brésil car les symboles religieux personnels y sont bien reçus à l’école publique, portés par professeurs et élèves, s’ils sont chrétiens. Mais le progrès de la laïcité permettra aux adeptes des cultes afro-brésiliens de porter leurs symboles, ce qu’ils ne peuvent pas faire aujourd’hui sans risquer d’être harcelés, voire réprimés.

Il y aura peut-être un jour une place au Brésil pour une laïcité à caractère pragmatique, à l’exemple des États Unis et de l’Inde. L’absence d’enseignement religieux dans les établissements scolaires viendrait de l’interdiction à l’école de la dispute pour l’hégémonie religieuse. Les forces sociales qui soutiennent cette nouvelle laïcité ne seraient pas formées de ceux qui se déclarent “sans religion”; bien que leur nombre ait augmenté plus vite que celui des adeptes de toute croyance, leur dimension relative est réduite face aux religieux, ce à quoi il faut encore ajouter leur désorganisation politique. La base sociale de cette nouvelle laïcité viendrait en fait de la forte croissance de la base populaire des Églises évangéliques et de la complète liberté de culte pour les religions afro-brésiliennes face au syncrétisme catholique. Les premières accueillent des secteurs laïques; les autres n’ont jamais cherché à diffuser leurs croyances dans les établissements scolaires. Il s’agirait, donc, d’une laïcité de dissuasion.

On peut s’attendre à ce que l’enseignement religieux dans les établissements scolaires soit supprimé ou bien qu’il soit offert si et lorsque sollicité par les intéressés et dispensé hors des horaires de cours; leur coût devra être supporté par ces intéressés ou par les institutions religieuses elles-mêmes. Des propositons de ce type ont été refusées lors des discussions précédentes.

Le passage de la laïcité à la française au confessionalisme aujourd’hui existant et à une possible laïcité à l’américaine ou à l’indienne pourra ouvrir de nouvelles perspectives pour l’autonomisation du champ éducationnel brésilien face au champ religieux. La conquête de la laïcité aux écoles publiques sera alors un pas inédit vers la construction de la démocratie au Brésil.

 

BIBLIOGRAPHIE

BATISTA, M. ; MAIA, B. (orgs.). Estado laico e liberdades democráticas, Recife: Articulação de Mulheres Brasileiras/Rede Nacional Feminista de Saúde/SOS Corpo-Instituto Feminista para a Democracia, 2006.

BOURDIEU, P. Questions de Sociologie, Paris: Éditions de Minuit, 1980.

CAVALIERE, A. M. “Quando o Estado pede socorro à religião”,  Revista Contemporânea de Educação (Rio de Janeiro), n. 2, 2006.

CUNHA, L. A. Educação e religiões: a descolonização religiosa da escola pública, Belo Horizonte: Mazza Edições, 2013.

CUNHA, L. A. ; CAVALIERE, A. M. ”L´enseignement religieux dans les écoles publiques Brésiliennes: formation des modeles hégémoniques. La politique dans les États de Rio de Janeiro et São Paulo”, Éducation Comparée (Louvain-La-Neuve) vol. 62, 2007.

DINIZ, D.; LIONÇO, T. ; CARRIÃO, V. Laicidade e ensino religioso no Brasil, Brasília: UNESCO/LetrasLivres, 2010.

FAUSTO, B. História do Brasil, São Paulo: EDUSP, 2012.

FERNANDES, V. (As)simetria nos sistemas públicos de ensino fundamental em Duque de Caxias (RJ): a religião no currículo, Tese de doutorado, Faculdade de Educação da Universidade Federal do Rio de Janeiro, 2014.

FREYRE, G. Ordem e Progresso, Rio de Janeiro: MEC/Livraria José Olympio, 1974.

FISCHMANN, R. (org.), Ensino religioso nas escolas públicas – impactos sobre o Estado laico, São Paulo: FAFE/FEUSP/PROSARE, 2008.

LOREA, R. A. (org.). Em defesa das liberdades laicas, Porto Alegre: Livraria do Advogado Editora, 2008.

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PIERUCCI, A. F. “Secularização em Max Weber – da contemporânea serventia de voltarmos a acessar aquele velho sentido”, Revista Brasileira de Ciências Sociais (São Paulo), vol. 13, n. 37, junho 1998.

PRANDI, R. “A conversão do pentecostalismo”, Folha de São Paulo, 21/07/2013.

SANTOS, I. dos; ESTEVES FILHO, A. (orgs.). Intolerância religiosa X democracia, Rio de Janeiro: CEAP, 2009.

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Notes :

(1) Communication au colloque “Enfance, école et religion”, LASSP/Sciences Po Toulouse et IDP/UTI Capitole, Toulouse, 15 mai 2014.

(2) On estime à environ 4 millions les Africains amenés en esclavage au Brésil de la seconde moitié du xvie jusqu’à la moitié du xixe siècle, quand le trafic a été définitivement aboli. Ce contingent correspond à 38% de celui qui a été amené sur le continent américain. (FAUSTO, 2012, p. 47)

(3) Aucune propriété ecclésiastique n’a pourtant été confisquée et l’État a préservé les revenus du clergé pendant une année. C’est peut-être ce qui explique que le père jésuite Joseph Burnichon, qui a publié un livre à Paris vingt ans après la “privatisation” de l’Église au Brésil, ait affirmé qu’elle y avait été “plus bienveillante et plus amicale” que dans d’autres pays. (apud FREYRE, 1974, p. 524-525)

(4) La laïcité à la française a servi de modèle pour d’autres pays latino-américains, le Mexique et l’Uruguay étant ceux qui l’ont incorporée de façon plus profonde et plus durable.

(5) Jusqu’en 1971, seule l’école primaire était obligatoire. À partir de cette année, l’enseignement fondamental de huit ans devient obligatoire, suivi de l’enseignement secondaire facultatif, de trois ou quatre ans.

(6) Presbytériens, luthériens, méthodistes et baptistes.

(7) Dans certains recensements, les données ont été obtenues à partir des déclarations de toute la population adulte; dans d’autres, d’un échantillon représentatif de celle-ci. La population totale du pays est de 200 millions d’habitants; deux tiers habitent les villes, la moitié se concentre sur une dizaine d’agglomérats métropolitains.

(8) La thèse de Max Weber sur le rôle distinct des croyances religieuses dans le processus de “rationalisation” de l’Occident a été adaptée au Brésil par différents auteurs et de différentes manières. (PIERUCCI, 1998)

(9) En 2010, le Recensement démographique n’a enregistré qu’un demi million d’adeptes des religions afro-brésiliennes dans tout le pays, ce qui est très loin de la réalité.

(10) Surtout la Saint-Jean, au solstice d’hiver dans l’hémisphère sud, très populaire dans tout le Brésil.

(11) Voir, à ce sujet, le nº 22 de la revue MPD Diálogo à www.mpd.org.br .

(12) Constitué de 24 membres, nommés par le Président de la République et indiqués par des institutions éducationnelles, syndicales, culturelles et des entreprises. L’Église catholique est toujours directement représentée au Conseil, ce qui n’est pas toujours le cas des Églises évangéliques.

(13) Ver www.edulaica.net.br

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