Fédération nationale de la libre pensée

4 octobre 2017

Actes_AILP

En direct avec François Padovani, Président du CLIPSAS

La Libre Pensée : Bonjour, Pourriez-vous vous présenter aux lecteurs de la Libre Pensée ?

François Padovani : Après une carrière militaire, je deviens cadre de la Fonction Publique. Travaillant dans la sphère politique, je comprends que l’homme est au centre de la réflexion sur la vie sociale, mais que cette sphère politique a ses propres limites et qu’elle conduit parfois à oublier l’essence même de l’engagement. Je m’engage alors dans le milieu associatif, par le biais d’une association de réinsertion formant des jeunes aux métiers de la restauration. Des rencontres successives me sensibilisent de plus en plus à la solitude des personnes âgées.  Agé de 54 ans, vivant maritalement, j’ai été initié en Franc-maçonnerie en 1998. Affilié à la Grande Loge Mixte de France en 2003, je deviens Conseiller de l’Ordre (en d’autres termes, membre du conseil d’administration) en 2008, puis Grand Orateur (en charge de l’application des règlements) de 2009 à 2010 et Grand Maître (Président) de 2012 à 2015.

La Franc-maçonnerie m’a permis de prendre de la distance par rapport à certains de mes propres modes de pensée, d’améliorer mon écoute des autres, et de m’engager encore davantage autour d’une certaine idée de l’intérêt général et du bien commun. J’ai réitéré avec force mon engagement Maçonnique à travers l’élection en mai dernier à Buenos-Aires pour trois années à la présidence du CLIPSAS.

LP :  Qu’est-ce que le CLIPSAS ?

FP : Le Centre de Liaison et d’Information des Puissances Signataires de l’Appel de Strasbourg a été fondé le 22 janvier 1961 par des obédiences maçonniques désireuses d’unir celles qui le souhaitent sous une même bannière de pluralisme et de tolérance. Ces différentes associations de maçons ont lancé l’appel de Strasbourg, avec pour objectif de renforcer leur lien, tout en réaffirmant leur autonomie et leur indépendance. Le CLIPSAS est une association enregistrée à la Préfecture de Paris, d’après la loi française d’associations reconnues promulguée le 1er juillet 1901.

Le CLIPSAS est une association internationale de la Franc-maçonnerie, dite « libérale », qui se caractérise notamment par la liberté absolue de croire et de ne pas croire, considérant que les questions religieuses relèvent de la sphère personnelle de chacun de ses membres. La maçonnerie libérale est aussi encline à soutenir le progrès et les avancées sociales, sans lesquelles l’émancipation et la liberté ne restent que de vains mots. Les obédiences qui constituent le CLIPSAS considèrent que la liberté de conscience est l’une des conditions primordiales pour permettre l’émancipation de chacun et le dialogue entre tous. C’est également un gage de paix et de pérennité.

Avec ces 114 Obédiences membres, réparties sur tous les Continents, le CLIPSAS a atteint l’un de ses objectifs initiaux, en rassemblant par-delà les frontières et les océans. Le CLIPSAS est également membre du Conseil Economique et Social (ECOSOC), l’un des six organes principaux de l’ONU, au sein duquel des idées neuves sont susceptibles d’émerger, en transcendant les intérêts catégoriels et en se projetant sur l’avenir. Plus que jamais, la question se pose de savoir quel monde nous allons laisser aux générations à venir.

En 2015, nous avons fait une présentation devant le Conseil de Sécurité des Nations-Unies sur le développement durable, une première pour une puissance maçonnique. Etre présent au Conseil Economique et Social des Nations-Unies, avec un poste d’observateur, est la position la plus distinguée pour une ONG – un privilège acquis qu’il faut utiliser, valoriser et conserver par le travail.

C’est une tribune significative pour l’extériorisation de la Franc-maçonnerie libérale et adogmatique toute entière que seul le CLIPSAS peut représenter. Par ailleurs, le CLIPSAS se définit également de nouveaux objectifs, comme celui qui sous-tend la création de l’Observatoire sur la Dignité Humaine. Nous ne pourrons pas envisager un meilleur avenir pour le perfectionnement humain sans créer la prise de conscience et le déploiement des valeurs universelles, parmi lesquelles, et sans doute la plus importante : la Solidarité. La notion de solidarité implique la conscience que nos destins seront certainement solidaires, qu’on le veuille on non.

Mais il y a davantage. Il y a l’empathie, la nécessité de prendre de la distance à l’égard de certains de nos ressorts, et de se voir soi-même comme un autre, selon la formule de Ricœur. Cette démarche est essentielle dans le combat qui est engagé contre les intégrismes, contre le communautarisme, contre le repli sur soi. Nous devons peut-être également retenir les enseignements du passé et nous rappeler que les heures les plus sombres du passé ont toujours été précédées d’atteintes aux libertés. C’est un indicateur fort.

Alain De Keghel et François Padovani - congrès AILP paris 2017

LP : Vous en avez été élu récemment Président, comment voyez-vous votre action ?

FP : La Franc-maçonnerie a de tout temps eu la vocation de construire le futur. Sa force  la pousse à avancer sans relâche vers la recherche de la construction du Temple de l’Humanité, c’est-à-dire vers une Humanité plus heureuse, plus digne et plus libre. Cependant, cette force est issue du respect absolu des conceptions métaphysiques de chacun de ses membres et de leur droit à croire en une entité créatrice, autant que leur droit à ne pas y croire, incluant un espace pour l’athéisme.

Dans une période à la fois complexe, tourmentée et incertaine, le rôle de la Franc-maçonnerie est de réaffirmer ses principes et ses valeurs, qui consistent notamment à remettre l’humain au centre du questionnement et des décisions. Cette dernière remarque ne signifie d’ailleurs pas que l’homme doive négliger les autres espèces vivantes, dont il dépend et sur lesquelles il n’a pas tous les droits…

Pour revenir à votre question, un organisme comme le CLIPSAS donne une autre perspective au regard que l’on porte sur les relations entre les êtres, les groupes et les peuples. Alors que les nationalismes semblent resurgir, avec leur cortège de fanatismes, de rancœurs passées et, parfois, de revendications territoriales, il est plus que jamais nécessaire d’avoir une vision mondiale des choses, observer ce qui se passe en Amazonie, au Congo, en Indonésie ou au Liban.

La Franc-Maçonnerie a plus de 300 ans. Elle doit peut-être aujourd’hui, et le CLIPSAS à travers elle, s’engager dans une voie plus globale et internationale. Surtout, à travers la joie que nous éprouvons à tisser sans cesse des liens, nous contribuons à porter un message et à promouvoir l’envie de lutter contre le pessimisme ambiant.

Je songe souvent à Jean Monnet qui, lorsqu’on lui demandait s’il était optimiste ou pessimiste quant à l’avenir de l’Europe, répondait : « L’important n’est pas d’être optimiste ou pessimiste, c’est d’être déterminé ». Pour ma part, je suis déterminé à favoriser l’action internationale des Obédiences en faveur des libertés et de la dignité de tous.

De tous temps, les Francs-maçons furent à l’avant-garde, comme ouvriers et défenseurs de la Liberté, de la Laïcité et de la Tolérance en faisant prévaloir leur qualité de libres penseurs. La Liberté est l’essence de l’Etre Humain, c’est une exigence éthique, qui a été malheureusement souvent refusée dans l’histoire. Etre libre humainement, c’est être libre avec les autres dans une ambiance solidaire et dans des circonstances chaque fois plus étendues en harmonie avec la conception philosophique et politique des Droits de l’Homme et du Citoyen, qui établisse les libertés politiques et sociales.

Sur ce point, nous comprenons que nous devons lutter pour défendre la Laïcité comme expression totale de la Liberté en opposition aux dogmes et à l’intégrisme, pas simplement religieux, mais aussi politique, économique, ou lié à la xénophobie, ainsi que tout autre concept métaphysique qui doit rester du domaine de la liberté individuelle et non comme une obligation oppressive.

Réaffirmer la vocation de l’Appel de Strasbourg, travailler pour l’unité maçonnique, générer des synergies pour que la construction commune s’enrichisse des différences de point de vue et de réalisations, est le rôle le plus important que peut jouer le CLIPSAS dans le développement d’un avenir progressiste pour notre Institution tricentenaire.

En conséquence, il ne peut exister de sentiments pessimistes concernant l’avenir de la Franc- maçonnerie, mais bien au contraire une refonte régulière et adaptée aux cycles de l’histoire et aux nécessités du véritable développement humain.

vue du congrès AILP paris 2017 - séance d'ouverture

LP : Vous avez été présent au 7ème Congrès de l’Association internationale de la  Libre Pensée,  qu’en avez-vous pensé ?

FP : J’ai bien évidemment été impressionné par la qualité des intervenants et des échanges, qui permettent une mise en relief des défis de notre temps, et dont les médias ne rendent souvent compte que très imparfaitement. Par ailleurs, j’ai été frappé par la dimension internationale de vos travaux, qui laissent voir combien le combat en faveur des libertés et de l’égalité ne doit pas se laisser enfermer par des frontières.

En des temps où le champ des possibles donne parfois l’impression de se restreindre, cette ouverture au monde est stimulante. Enfin, cette rencontre me réjouit, car elle nous donne la possibilité de travailler de conserve dans la défense de nos nombreuses valeurs communes.

LP : Comment voyez-vous la coopération nécessaire entre le CLIPSAS et l’AILP

FP : Thucydide, stratège de la cité d’Athènes disait « Un citoyen ne se mêlant pas de politique mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile ». Il ne pourra pas y avoir de futur pour notre Institution Universelle, si elle ne s’engage pas socialement. Aujourd’hui plus que jamais, Construire l’Être Humain et Construire la Société sont deux objectifs qui sont liés l’un à l’autre et se soutiennent mutuellement.

Le CLIPSAS et l’AILP sont toutes deux observateurs Au Conseil Economique et Social de Nations-Unies.  Il s’agit d’une opportunité pour nos deux institutions de pouvoir œuvrer ensemble sur différents chantiers et cela à l’échelle mondiale.

LP : Voulez-vous ajouter quelque chose pour nos lecteurs ?

FP : Nos contraintes personnelles, les technologies, les médias, les réseaux sociaux nous assignent en permanence au concret, au réel, au pragmatisme. Ayons en tête les mots de Victor Hugo : « C’est par le réel qu’on vit et c’est par l’idéal qu’on existe ». Nous ne sommes pas arrivés au bout de l’histoire, il y a tant de belles choses à vivre, à réaliser et à  partager ensemble.

Propos recueillis par Christian Eyschen

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