Fédération nationale de la libre pensée

26 septembre 2017

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Jean-Jaurès (1859 - 1914)

Jaurès, une grande voix, une action puissante et inlassable,  une pensée éminemment libre

La récupération politique de Jean Jaurès comme pratique politicienne devenue banale

Peu d’hommes de pensée et d’action ont - autant que Jaurès - fait l’objet d’opérations d’une telle envergure de « récupération » de leur mémoire. Alors que les calomnies les plus infâmes de la réaction ont justifié par avance, sinon armé, le bras de son assassin, les hommes politiques de droite d’aujourd’hui, héritiers de cette réaction,  se réclament de Jaurès, sans la moindre vergogne, comme de l’une des figures tutélaires de la France.

D’autres, héritiers du fondateur du Sillon Marc Sangnier (qui témoignera en faveur de l’assassin de Jaurès [1]), à savoir ceux qui, parmi les catholiques actuels, en constituent l’aile politique marchante au niveau de l’Etat et sont des partisans de la Doctrine sociale de l’Eglise initiée par Léon XIII et développée depuis par un certain nombre de papes, voient en Jaurès une sorte de compagnon de route, voire un prophète préparant leur avènement. Ce qui est de l’ordre de la malhonnêteté intellectuelle la plus caractérisée.  Il suffit, pour en juger, de prendre connaissance des prises de position très claires de Jaurès contre l’attitude réactionnaire de l’Eglise, que l’on peut lire dans ses écrits et dans nombre de ses interventions à la Chambre.

L’un des partisans les plus résolus de la loi de Séparation entre les Eglises et l’Etat annexé par des agents actuels de l’Eglise romaine, on a peine à y croire, mais c’est un fait avéré !

Une pensée en mouvement

La pensée de Jaurès n’a pas été l’objet d’une synthèse qu’il aurait écrite pour en fixer les traits fondamentaux. Cette pensée éminemment libre, toujours en mouvement, liée intimement à l’action politique, mais aussi à la recherche historique et philosophique, est caractérisée par ce qu’on pourrait appeler un éclectisme positif. Jaurès faisant son miel d’apports divers, dès lors que la possibilité s’offrait, y compris à partir d’une pensée hostile, d’enrichir l’action et la réflexion pour le socialisme. On a pu dire qu’il  avait faite sienne l’analyse du Capital et de ses lois, menée à bien par Marx et Engels. Il était persuadé qu’en France notamment, pouvait s’incarner le pronostic des fondateurs du marxisme sur la possibilité d’un passage au socialisme par la voie parlementaire, envisageable pour ces derniers au moins dans un pays : la Grande-Bretagne. On a parlé d’ « évolution révolutionnaire » pour désigner la position de Jaurès (JP Scot).

Les débuts : de la pensée à l’action

Né le 3 septembre 1859, dans un milieu familial agricole modeste près de Castres (Tarn), ce brillant élève du lycée de la ville est remarqué par un Inspecteur général de l’enseignement qui lui obtient une bourse pour préparer l’Ecole Normale Supérieure en philosophie. Reçu premier à l’ENS de la rue d’Ulm, puis troisième à l’agrégation de philosophie, il est un intellectuel de premier plan qui enseigne d’abord au lycée d’Albi, ensuite à la Faculté de Toulouse.  Il se marie en 1886, peu après être  « entré en politique » comme candidat républicain aux élections législatives de 1885. Elu député, il fait partie des républicains qui soutiennent la politique des gouvernants de l’époque, notamment celle de Jules Ferry. Il n’est pas réélu en 1889 et reprend sa carrière universitaire. Docteur ès lettres en 1892 avec une thèse principale en français De la réalité du monde sensible  et une thèse secondaire en latin  sur les origines du socialisme allemand, il continue son activité politique évoluant dans la mouvance radicale socialiste, en particulier comme collaborateur de La Dépêche de Toulouse (future Dépêche du Midi)  et comme conseiller municipal de Toulouse, bientôt maire adjoint à l’instruction publique. Dès cette époque, sur la base de son expérience (contacts avec les milieux ouvriers et leurs militants), il s’oriente vers le socialisme.

Les grèves des mineurs de Carmaux   de 1892 à 1895  vont le voir s’engager résolument de ce côté. Il comprend alors cette réalité objective : le prolétariat comme classe a en mains la clé du devenir de l’humanité ; il est la force sociale fondamentale capable de briser le système de la propriété privée des moyens de production, le système capitaliste. La classe ouvrière est la seule classe qui n’a aucun intérêt distinct de celui de la société globale, en conséquence, elle est la classe porteuse de l’avenir humain.

Une pensée religieuse ?

Beaucoup de qualificatifs ont été attribués à la pensée de Jaurès. On l’a qualifiée de religieuse, voire de mystique. Sous prétexte bien souvent que Jaurès a été intellectuellement  (et comment ne l’aurait-il pas été, en tant que philosophe de profession ?) soucieux de poser le problème de Dieu. Majuscule, minuscule, qu’importe ? Car le Dieu de Jaurès n’a rien à voir avec le Dieu ou le dieu ou les dieux des religions, fussent-elles monothéistes. La « religion » qu’il lui est arrivé de préconiser dans tel ou tel écrit savant de ses débuts est celle d’un Voltaire ou d’un Hugo ou d’un Ferdinand Buisson ; sans rapport aucun avec une religion instituée, ses rites, ses dogmes, ses postures, ses cérémonies, ses manifestations extérieures.

Comme l’écrit Bruno Antonini : « Son Dieu n’a rien à voir avec le Dieu de la religion : il est le Dieu des philosophes, symbole d’absolu, d’infini, de perfection, de plénitude et d’éternité, en cela  synonyme d’être absolu, de conscience absolue, de moi absolu, d’être ou acte infini. Sa dimension est toute intellectuelle et morale. »[2] . Le même auteur écrit aussi dans une note de son étude : « Il faut entendre chez Jaurès le qualificatif de "religieux"  au sens d’unité, de solidarité et de fraternité universelle des êtres et des choses tel qu’il l’écrit dans sa thèse principale. »  Jaurès écrit dans sa thèse : « Il faut se tenir au point de vue où l’être, la sensation, la vie, la conscience ne font qu’un. Direz-vous qu’il y faut une certaine complaisance ? Je l’avoue ; mais cette complaisance s’appelle religion, car elle nous met en harmonie continue avec le principe suprême des choses »[3]

Il y a donc bien lieu de distinguer soigneusement : d’une part la religion, comme aliénation de la pensée, endoctrinement, soumission à des dogmes, à des rites, et d’autre part « religion » au sens étymologique, qu’on prenne l’étymologie de relegere (recueillir, prendre soin) ou celle de religare (relier, réunir) [4]. Originellement les sens des deux  étymons à la source du mot religion sont positifs, mais l’histoire des religions (et notamment de celle érigée en religion d’Etat par Constantin, à savoir le christianisme), c’est l’histoire de la complète trahison – et c’est peu dire - de ces deux sens. Au point que  désormais le sens est devenu largement négatif.

Jaurès et le catholicisme

Quant à  la religion dominante en France, le catholicisme, Jaurès en connaît la puissance. Mais il en sait aussi les contradictions, les difficultés à répondre aux conquêtes de la science, son retard à s’y essayer et aussi le caractère dérisoire ou alambiqué des parades que cette religion imagine laborieusement pour se maintenir dans la « modernité. »

Le Dieu de Jaurès est un panthéisme à la Spinoza ou à la Hugo, ou encore à la Voltaire. Jaurès n’est pas un matérialiste athée comme Marx ou Engels, c’est une certitude établie, mais il n’est pas du tout, non plus, un « croyant ». Il accorde à la raison le dernier mot dans sa réflexion et il sait combien cette raison est mise à mal par les contorsions, aussi alambiquées que puériles, par lesquelles la religion catholique s’ingénie à justifier la trinité, la virginité de Marie, la résurrection et autres billevesées nommées « mystères » pour impressionner le bon peuple.  Billevesées qui ne sauraient sortir indemnes à quelque degré que ce soit d’une réflexion un tant soit peu frappée au coin  du bon sens.

Dépasser la lettre  pour ne retenir que l’esprit ? Mais quel esprit ? Tout cela n’est pas sérieux intellectuellement. L’étrange cloison étanche que certains intellectuels respectables édifient entre d’une part l’usage de leur raison pour des domaines de recherche  où ils excellent et d’autre part la foi de charbonnier qu’ils s’efforcent de préserver intacte, en dehors de tout examen rationnel, est un « renoncement à comprendre » qui frappe l’observateur pour peu qu’il se veuille impartial.

Jaurès est aux antipodes de cette disposition d’esprit.

Jaurès libre penseur

Il est libre penseur, totalement, sans réserve. Invoquer tel texte où Jaurès reconnaît la puissance historique du catholicisme pour affirmer une allégeance quelconque à la  religion romaine, ce serait une démarche malhonnête comme seul un faussaire à la Urbain Gohier a pu le faire au prétexte que Jaurès a laissé sa fille faire sa première communion. La vie privée de Jaurès aurait-elle quoi que ce soit à voir avec sa vie publique au service de la classe ouvrière et de la laïcité ?

Certes, Jaurès reconnaît la capacité qu’a eue l’Eglise de Rome au Moyen-Age, voire durant la Renaissance (nonobstant, comme on sait, de nombreux et très sérieux problèmes), et même dans la période de la Contre-Réforme, de faire souvent travailler à son profit le meilleur de la puissance créative des artistes, architectes, peintres, musiciens, de s’annexer (en épurant, censurant, voire mutilant) la pensée des philosophes. On sait d’ailleurs qu’il faut y regarder de plus près et, s’agissant de la peinture par exemple, qu’il convient de dépasser les apparences immédiates, l’artiste dissimulant souvent sa vraie pensée dans des ruses diverses : personnage inattendu, geste équivoque, perspective biaisée, organisation de l’espace de façon délibérément non orthodoxe, etc. etc.

Jaurès a une très vaste culture. Il connaît l’histoire. Il est philosophe de formation. Il est intellectuellement d’une totale honnêteté. Donc rien d’étonnant  à ce qu’il reconnaisse le fait d’une toute-puissance de l’Eglise romaine qui, en marge de sa fonction obscurantiste primordiale, a pu, pour assurer son prestige et se glorifier, elle qui détenait une richesse immense, faire œuvrer des génies, les assujettir à son service, et s’en attribuer les mérites. L’anticléricalisme n’est pas essentiellement une satire jubilatoire à l’encontre des prêtres et de leurs mœurs. Sans que cet aspect soit à négliger dans certains cas, l’anticléricalisme, c’est, avant tout, une reconnaissance de la réalité. C’est en particulier une reconnaissance de la capacité de nuisance antihumaine du dogme manipulé par cette puissance à la fois  temporelle  et spirituelle qu’est l’Eglise du Vatican.

En ce sens, qui est le contenu social profond de l’anticléricalisme, si souvent caricaturé par ses adversaires, l’anticléricalisme est une position républicaine fondamentale, selon la remarque profonde de Gambetta parlant de la République et de la démocratie républicaine : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ». Le cléricalisme, c’est l’ingérence de l’Eglise dans la sphère publique et qui s’y oppose ne peut qu’être anticlérical. En ce sens tous ceux qui ont œuvré pour l’élaboration et le vote d’une la loi de séparation radicale entre les Eglises et l’Etat, et parmi eux, au premier plan de ce combat, Jean Jaurès, ont été des anticléricaux conséquents et conscients de l’être.

Saluant l’organisation de plus en plus développée de la classe ouvrière en syndicats et en coopératives (ce que Jaurès appelle son « organisation économique »), Jaurès écrit : « L’organisation économique croissante du prolétariat a […] le double mérite d’unifier les efforts de la classe ouvrière et d’y répandre l’action personnelle et la pensée libre. […] En multipliant les centres de réflexion et de délibération, elle prépare ainsi la transformation sociale qui sera d’autant plus décisive et profonde  qu’en chaque parcelle  de la classe ouvrière vibreront une pensée libre et une volonté» [5]. « Pensée libre » : c’est un axe de la réflexion agissante de Jaurès que l’on retrouvera à l’œuvre dans les grands débats sur la loi de Séparation.

Une convergence significative

Jaurès se trouve ainsi en plein accord avec la Libre Pensée organisée de son époque dont Ferdinand Buisson fut le Président au début du XX è siècle et qui en donna cette définition dans une Déclaration de principe adoptée par le  congrès international de Rome en 1904 : «La Libre Pensée n’est pas une doctrine : elle est une méthode (…). Cette méthode se caractérise non par l’affirmation de certaines vérités particulières, mais par un engagement général de rechercher la vérité en quelque ordre que ce soit, uniquement par les (…) seules lumières de la raison et de l’expérience ». Citons la conclusion de ce document : « La Libre Pensée est laïque, démocratique et sociale, c’est-à-dire qu’elle rejette, au nom de la dignité de la personne humaine, ce triple joug : le pouvoir abusif de l’autorité en matière religieuse, du privilège en matière politique et du capital en matière économique. »

On reconnaîtra que ces principes sont en parfaite concordance avec les positions défendues par Jean Jaurès. Buisson y revient dans la présentation des travaux de la commission des résolutions devant les congressistes en déclarant : « Nous vous demandons d’accepter une déclaration de principes précisément parce que cette déclaration (…) prouvera que les libres-penseurs ne veulent pas arrêter un credo, ne veulent pas imposer un dogme, mais qu’ils veulent affirmer la liberté pour chacun d’eux de penser entièrement d’après sa conscience, d’après sa raison, et l’engagement pris par chacun d’eux de se révolter contre toute autorité constituée prétendant s’imposer à lui sous quelque nom que ce soit ».

Lisons Jaurès sur la liberté

«  Que l’ordre social rêvé par nous soit impossible, nous le discuterons. Mais s’il est réalisable, la liberté aura place en lui, ou plutôt la liberté en sera l’âme même et l’esprit de feu. Si nous allons vers l’égalité et la justice, ce n’est pas aux dépens de la liberté : nous ne voulons pas enfermer les hommes dans  des compartiments étroits, numérotés par la force publique. Nous ne sommes pas séduits par un idéal de réglementation tracassière et étouffante. Nous aussi nous avons une âme libre ; nous aussi nous sentons en nous l’impatience de toute contrainte extérieure ! et si dans l’ordre social rêvé par nous nous ne rencontrions pas d’emblée la liberté, la vraie, la pleine, la vivante liberté, si nous ne pouvions pas chanter et délirer même sous les cieux, respirer les larges souffles et cueillir les fleurs du hasard, nous reculerions vers la société actuelle, malgré ses désordres, ses iniquités, ses oppressions ; car si en elle la liberté n’est qu’un mensonge, c’est un mensonge que les hommes conviennent encore d’appeler une vérité, et qui parfois caresse le cœur : ou, s’il fallait, par l’élan du rêve, reculer plus haut encore, nous suivrions Jean-Jacques dans les coins de forêt où il se plaît à imaginer que nul mortel  n’est jamais venu, ou les matelots révoltés de Byron dans la caverne sous-marine où Torquil et Neuha cachent leurs amours indomptées. Plutôt la solitude avec tous ses périls que la contrainte sociale ; plutôt l’anarchie que le despotisme quel qu’il soit ! Mais encore une fois, quand on s’imagine que nous voulons créer un fonctionnarisme étouffant, on projette sur la société future l’ombre de la société actuelle. La justice est pour nous inséparable de la liberté » (La Revue socialiste – avril 1895 – L’Etat socialiste et les fonctionnaires)

 

Jaurès à l'assemblée nationale en 1913 contre la loi des 3 ans

 

Une pensée sans dogme à l’écoute des leçons de l’histoire

N’oublions pas que Jaurès a évolué sur bien de points de la théorie du mouvement ouvrier. Il a su tenir compte des leçons de l’expérience. Il ne parle pas de la grève générale en 1905 comme il en avait parlé en 1901. La première révolution russe avait été riche d’enseignements que Rosa Luxembourg, pour ne citer qu’elle, a su si remarquablement approfondir dans Grève de masse parti et syndicat. Jaurès en tire aussi profit pour approfondir sa réflexion ; il sera toujours en recherche à ce sujet, y compris à la veille de la guerre où il va voter un texte sur la grève générale simultanée dans les pays concernés par la menace de la déflagration, probablement pour ne pas se couper du courant majoritaire de la SFIO, mais au risque d’avaliser une position dont la mise en œuvre paraît bien problématique et comme exonérant par avance les socialistes de voter les crédits de guerre au Parlement. En effet, ne  purent-ils ainsi prétexter au fond d’eux-mêmes du fait  que la grève en question n’avait pas eu lieu et donc qu’il fallait bien se plier en quelque sorte à la « force des choses » ? La grève générale non réalisée comme alibi d’un vote de trahison !  La ruse de la capitulation est infinie.

Jaurès a évolué dans la politique pratique. Il ne renie en rien ce qu’il a pu écrire d’un point de vue théorique sur la question de Dieu. Ce n’est plus le sujet. Car il s’agit désormais d’une bataille politique à livrer, bataille qui va culminer aussi bien dans les joutes parlementaires que dans la mobilisation populaire en faveur de la loi de Séparation. Cela  va être pour Jaurès l’occasion de préciser sa position  politique, agissante, contre l’Eglise romaine. Dès le 17 mai 1904, dans L’Humanité, à la suite de la publication par ses soins de la note signée par le secrétaire d’Etat du Vatican, le cardinal Merry del Val, protestant contre le fait que le Président Loubet avait omis de rendre visite au pape en se rendant à Rome pour y rencontrer le chef de l’Etat italien, Jaurès engage le fer contre cette ingérence caractérisée de la papauté dans la politique de la France. Jaurès conclut son article par ces mots d’une parfaite clarté : « L’entière émancipation de la France, débarrassée enfin de toute ingérence politique de l’Eglise, n’est pas seulement la condition de son libre développement intérieur ; elle apparaît maintenant comme une nécessité nationale. »

Jaurès et la laïcité de l’Etat et de l’Ecole

Le 4 mars 1904 Jaurès intervient longuement à la Chambre pour soutenir le projet de loi du gouvernement d’Emile Combes sur l’interdiction d’enseignement aux congréganistes.  Il constate au début de son intervention qu’y compris des régimes comme le premier Empire ou la monarchie bourgeoise de Louis-Philippe ont pu utiliser à leurs propres fins tel ou tel aspect de l’héritage révolutionnaire en matière d’enseignement ; et il enchaîne :

« Pas plus que le principe révolutionnaire de la souveraineté des peuples n’a pu être compromis par la contrefaçon napoléonienne ou par les restrictions de l’oligarchie censitaire, le principe révolutionnaire de l’Etat laïque et rationnel enseignant n’a pu être disqualifié par l’usage violent ou sournois qu’en ont fait les despotismes et l’oligarchie. Le droit de l’Etat laïque révolutionnaire enseignant a survécu dans toutes ses fonctions, dans la fonction enseignante comme dans les autres, à la contrefaçon césarienne, à l’étroite interprétation censitaire et c’est cette tradition-là dont nous nous réclamons.Comment se  fait-il qu’elle ait subi tout à coup en 1848 une éclipse ? Il semblait au contraire que la démocratie aurait dû affirmer avec d’autant plus de force le droit de l’Etat laïque enseignant, qu’elle-même devenait l’Etat (…) comment se fait-il qu’à cette minute même par une sorte de contradiction tragique, la démocratie ait abandonné le droit de l’Etat et qu’elle ait livré les écoles à ces congrégations dont la Révolution ne tolérait même pas l’existence ?

Messieurs, vous le savez, c’est que l’Eglise, qui n’avait pas accepté les principes de la Révolution, qui n’avait pas accepté le droit naturel des personnes, la société civile, l’état civil, avait voulu profiter, pour affirmer de nouveau sa toute-puissance et pour reconstituer une société contre-révolutionnaire, c’est que l’Eglise avait voulu profiter du conflit social violent qui s‘instaura alors entre les classes.
Et à quel sentiment fit-elle appel ? Messieurs, c’est au sentiment de la peur.  A toute cette bourgeoisie possédante, à tous ces petits paysans, propriétaires installés sur leurs petits domaines, les orateurs, les théoriciens de l’Eglise catholique (…) réunis dans la même propagande disaient : " Vous voyez bien ces ouvriers des villes ; vous voyez bien ces barbares ; ils ne menacent pas seulement l’ordre moral, ils menacent l’ordre matériel, ils menacent vos biens, ils menacent vos terres."
[…] Il n’y a, disait Montalembert, qu’une force qui puisse non seulement désarmer les bras, mais désarmer les esprits rebelles, cette force, c’est l’Eglise. Vous, bourgeois, vous possédants (…) si donc vous voulez garder vos propriétés, si vous voulez ne pas être dévorés par la révolution socialiste, demandez à l’Eglise, qui seule est capable de vous défendre, les secours que jusqu’ici vous avez eu l’imprudence de lui refuser ! »

On ne saurait tout citer mais on ne saurait trop inciter le lecteur à lire en entier ce discours, reproduit dans le recueil  réalisé par Gilles Candar sous le titre « Rallumer tous les soleils » (Omnibus – 2006)

Conclusion

Ce court aperçu sur le libre penseur Jaurès, militant de la laïcité, adversaire résolu et lucide de la contre-révolution cléricale, aura, nous l’espérons, donné envie au lecteur d’en savoir plus. Les richesses que contiennent les œuvres écrites, les discours, les articles de Jaurès sont immenses. Il faut aller à leur contact, en écouter résonner en soi la musicalité humaine si puissante, l’optimisme, le réalisme aussi. Ce qui n’est pas incompatible avec les moments de rêve et d’utopie.

Encore n’avons-nous ici évoqué que le laïque mais pas le pacifiste inlassable et qui n’avait rien de bêlant. Nous n’avons pas évoqué l’historien magnifique de la révolution française, ni le socialiste, ni l’internationaliste.

La pensée libre au service de l’humanité peut saluer en lui l’un de ses très très grands représentants.

Pierre Roy

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1  Jaurès a été assassiné à Paris par Raoul Villain le 31 juillet 1914.On peut dire que son meurtre a fait sauter le dernier obstacle que les va-en-guerre avaient à franchir avant le déclenchement de la première guerre mondiale.

2  Bruno Antonini : Etat et socialisme chez Jaurès - p.39 analysant la thèse de doctorat de Jaurès, donc d’un Jaurès de 25 ans. Autrement dit, Jaurès est loin d’avoir dit son dernier mot sur le sujet.

3 Bruno Antonini –Op. cit. page 65 – note 15 (extraits)

4 Sur ce point cf. Pena-Ruiz ; Dictionnaire amoureux de la laïcité, Religion, p. 747.

5 Les syndicats et le gouvernement direct – Cosmopolis – janvier 1898 – extraits dans  Jean Jaurès – La classe ouvrière – Textes rassemblés et présentés par Madeleine Rebérioux – Maspero - 1976

 

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