Fédération nationale de la libre pensée

15 février 2018

France-culture

La Libre Pensée sur France Culture - 11 février 2018

Sylvie Midavaine reçoit Olivier Goujon, journaliste, auteur du livre « FEMEN, histoire d’une trahison ».

 

S.M. : Olivier Goujon bonjour. Pourquoi avoir écrit ce livre ?

O.G. : J’avais trois objectifs en écrivant ce livre :
1) Dire la genèse du mouvement
2) Etablir son apport historique
3) Raconter l’histoire factuelle, la vraie, parce que ça n’avait jamais été fait.

- Dire la genèse du mouvement c’était d’abord le mettre en perspective avec ce qu’il est devenu aujourd’hui. Il y avait déjà eu un livre qui racontait l’histoire factuelle de FEMEN, écrit en 2012 par Galia Ackerman, mais il y a eu beaucoup de temps de passé. Il fallait donc s’intéresser à la fois à la genèse du mouvement et le mettre en perspective avec ce qu’il est devenu, comment il est là-bas dans la grande plaine glacée de Podolie, car c’est tout sauf un hasard. Ça renvoie au contexte historique en Ukraine à ce moment-là. Le contexte c’est l’histoire récente, la chute du mur de Berlin, l’abolition des droits de douane, l’invasion du pays par l’économie de marché, toute l’injustice qui en découle. En fait, c’est la douloureuse confrontation de l’Ukraine post-communiste avec les valeurs occidentales du libéralisme. L’un des premiers résultats de ça, c’est une explosion de l’industrie du sexe. Evidemment en face, les ukrainiennes sont complétement démunies. Elles gagnent 100 à 300 euros par mois, elles n’ont aucune chance face à ces prédateurs. C’est ça le moteur de la révolte des FEMEN, ça et évidemment le refus de la domination ancestrale du patriarcat qui lui, au moins pour ce qui concerne le patriarcat urbain, bourgeois, va trouver un intérêt au développement du tourisme sexuel.

Deuxièmement, c’était établir et mettre en avant l’apport historique de FEMEN, parce que cet apport est à la fois tangible et impalpable, en tous cas pas vain. Il y a toujours cette idée spécieuse qu’elles n’auraient pas laissé leur nom à un projet de loi ou que sais-je. On dit toujours que finalement les FEMEN n’ont rien apporté ou qu’elles ont bougé de l’air. Je dis que c’est spécieux car si on avait posé cette question à Emmeline Pankhurst par exemple en 1917 et bien on était dans la même situation et pourtant l’année d’après les femmes avaient le droit de vote et c’était le couronnement de 80 ans de combat des suffragettes. Le féminisme est un humanisme et les conquêtes de l’humanisme se mesurent sur la durée. Leur impact sur les consciences est diffus, progressif et lent. On ne peut pas dire que les FEMEN on construit ça comme on construit une maison des idées ou un palais de la femme ou que sais-je. Ce qui est certain, c’est que dans l’histoire du féminisme il y aura avant et après FEMEN. Ça c’est indéniable. Elles ont en réalité changé la face du féminisme. Aujourd’hui même l’Ukraine, le pays, communique sur l’image de FEMEN. C’est un argument de vente dans la pub, dans l’art, dans le commerce. Si on prend par exemple comme mode d’action le surgissement, le topless, c’est révolutionnaire comme mode d’action. J’explique pourquoi dans le livre. Mais inconsciemment le patriarcat est déstabilisé par le surgissement des FEMEN. Ça ne tient pas seulement au fait qu’elles ont les seins nus, c’est aussi que le surgissement c’est masculin. Ce sont les hommes qui surgissent. Ce sont des chasseurs, des guerriers … c’est masculin le surgissement. Là ce sont des femmes surgissantes et ce n’est pas commun. C’est déstabilisant pour le patriarcat.

La troisième idée, c’était de raconter finalement l’histoire factuelle. Parce qu’on me dit souvent avec malice ou avec mauvaise fois qu’au fond c’est une petite histoire, un conflit interne, une guéguerre de blondes. On ne me le dit pas souvent mais il est arrivé qu’on m’oppose cet argument-là. D’abord il faut m’expliquer ce qu’est une histoire importante aux vues de la hiérarchie de l’information en France aujourd’hui. Est-ce que c’est les pandas de Brigitte Macron ou les transferts au PSG ?
Moi je parle de rétablir dans leur vérité, dans leur honneur, deux femmes maltraitées et trahies qui ont donné naissance à un mouvement devenu planétaire en quelques mois. Ce n’est pas rien. Elles ont ouvert un horizon nouveau dans le combat du féminisme et donc on ne peut pas réduire ça à une guerre de personnes, à une querelle simplement pour le pouvoir à l’intérieur de FEMEN.
Charles Péguy je crois, disais « Qui ne gueule pas une vérité quand il la sait est du côté des menteurs ».
Voilà, j’ai voulu raconter la véritable histoire et ne pas être du côté des menteurs.

S.M. : Si je comprends bien, ce que l’on appelle les FEMEN aujourd’hui n’a plus vraiment de rapport avec le mouvement qui est né en Ukraine ?

O.G. : C’est clair, le mouvement a énormément changé. Pour revenir un petit peu sur le contexte, je redis que la vie est très dure en Ukraine à ce moment-là. Leur investissement est inconditionnel et constant. Elles sont FEMEN du matin au soir et au plus profond d’elles-mêmes. C’est pour ça que leur dépression sera terrifiante parce qu’on ne leur a pas pris quelque chose qu’elles avaient construit, on leur a pris quelque chose qu’elles étaient. C’est une véritable dépossession de l’être.
En France, c’est différent. Les militantes viennent de mille horizons différents, elles travaillent dans la pub, l’art, le journalisme. C’est une différence de fond avec l’Ukraine.
Et puis en Ukraine, c’est un mouvement horizontal et égalitaire. C’est un mouvement communiste noble qui renvoie à un communisme, une communion de pensée, une communion d’action, un partage des risques et des ressources.
En France, cela devient un mouvement vertical avec une figure de chef idolâtrée, Inna Shevchenko, plus ou moins hypocritement d’ailleurs parce que tout autour d’Inna il y a une cour et tout le monde à une relation plus ou moins ambigüe, à la fois de séduction et de crainte. Les défections sont nombreuses. En France, elles vont instaurer cette espèce de légende guerrière de FEMEN, ces entrainements de milices phalangistes, qui sont juste destinés aux photographes. En Ukraine, elles se retrouvent au café avant les actions, elles ne s’entrainent jamais et pourtant les luttes sont d’une violence inouïe. FEMEN c’est vraiment un mouvement très cash. On trouve sur le web encore aujourd’hui des images de Sacha qui s’invite sur un plateau télé. Elle est face à un député conservateur qui l’accuse d’être une prostituée. Sacha, petite blonde de 45 kg, se lève et lui met deux droites !
En France, le débat sera beaucoup plus calme. D’abord elles auront affaire à une police républicaine, ce qui n’est pas le cas en Ukraine, et puis elles ne porteront pas tout à fait les mêmes combats.
Après, il y a une perte de sens. FEMEN s’est égaré. Aujourd’hui FEMEN célèbre ou condamne sur Twitter. Est-ce qu’il suffit de retwitter une info sur une soldate en Syrie ou sur une iranienne qui brandit son foulard à Téhéran pour porter le combat féministe ? Je n’en suis pas sûr.

C’est en Ukraine que l’on va définir le « sextrémisme ». C’est un concept complexe de l’idée simpliste dans laquelle on l’enferme souvent et qui consisterait à faire de la politique à moitié nue.
Le « sextrémisme », c’est la conjugaison réfléchie de la radicalité politique et de la sexualité. La radicalité cela veut dire que l’on est dans le champ du débat social pacifique et qu’on n’est pas hors du territoire républicain, qu’on n’est pas dans le terrorisme par exemple.
La sexualité ça renvoie à un rapport à l’homme, à un rapport au mâle. Les FEMEN renvoient un message au patriarcat. Elles lui disent « cet objet que vous regardez, mes seins, m’appartiennent et me constituent comme sujet ». C’est un message d’une puissance symbolique déstabilisante. Les seins deviennent anti-séducteurs, tous les codes domestiques et sociaux sont bousculés. Et ce message est d’autant plus fort que les filles sont très jolies, la plupart du temps.
En France, Inna, quand elle arrive, n’y comprend rien. D’abord elle était contre le topless au départ. FEMEN France va considérer le topless, le sextrémisme, comme un moyen d’accès commode aux médias. Ce qu’il est aussi ! Mais c’est très réducteur de ne voir dans les actions topless qu’une manière d’attirer l’attention.

J’ajoute pour terminer que leur courage est inouï ! Encore une fois, en France elles sont confrontées à une police républicaine, cela n’a rien à voir avec ce qui se passait en Ukraine où elles jaillissaient à moitié nue au milieu d’hommes surarmés qui les arrêtent, les menacent, les violentent. Et malgré tout elles recommencent !

S.M. : Pour la France, pourriez-vous revenir sur le rôle de Caroline Fourest, vous la citez longuement, et ce que l’on appelle les réseaux « Vallsistes » dans cette opération de trahison ?

O.G. : Caroline Fourest va accueillir FEMEN quand le mouvement va arriver en France, pour le dire simplement. Je renvoie au livre pour l’histoire factuelle.
Elle a parlé récemment, Caroline Fourest, « des perdants de l’histoire » pour leur promettre je ne sais quoi.
Sacha Shevchenko et Oxana Shachko, qui ont fondé FEMEN, sont, elles, deux perdantes de l’histoire. Elles ont été défaites à grand renfort de coups bas, de petits et plus grands mensonges, de manipulations peu glorieuses et c’est l’accumulation de toutes ces manœuvres qui les ont condamnées sans espoir, implacablement.
Elles ont fondé FEMEN et elles ont failli disparaitre parce que Caroline Fourest et Inna Shevchenko leur ont mené la guerre à leur arrivée en France. C’est aussi simple que ça. Simple et dramatique. Je donne dans le livre de très nombreux exemples des manœuvres qui vont participer inexorablement à la mise à l’écart de Sacha et Oxana : l’affaire du timbre Marianne, l’attaque du théâtre, mais aussi et d’abord le récit incohérent de la prétendue évasion d’Inna d’Ukraine en août 2012. Je dis dans le livre précisément pourquoi et comment cette évasion est moins urgente, risquée, que ce que Caroline Fourest raconte à l’époque. J’explique comment Caroline Fourest a mis ses réseaux, ses contacts au service d’Inna. Elle s’en vante à longueur d’interviews et de livres. Elle appelle l’Intérieur, c’est Valls qui est ministre de l’Intérieur, quand ça lui plait ou pour vérifier l’avancée de la procédure pour qu’Inna obtienne des papiers. Dans son livre elle se vante d’avoir un contact direct avec l’Elysée. Quand elle est embarquée à la Manif pour Tous, c’est Valls qui l’appelle, alors qu’elle est dans le camion de police, pour savoir si elle est arrêtée.
Au final, grâce à Caroline Fourest, Inna va avoir son statut de réfugiée en 49 jours, les autres vont mettre 400 jours (ce qui est environ le délai normal) !

Pour ce qui concerne Manuel Valls, je ne sais pas ce que c’est « les réseaux Valls ». Il est ministre à ce moment-là et il est proche de Caroline Fourest.
Après, tout ce monde-là va célébrer Charlie, c’est assez désolant. C’est une confiscation de ce qu’est Charlie Hebdo. A mon avis.

S.M. : Dans l’interview à laquelle vous avez répondu pour La Raison, la revue de la Libre Pensée, vous dites en réponse à une question sur la laïcité : « Le courage ce sont des milliers d’enseignants et d’éducateurs qui transmettent chaque jour les valeurs de la République française à des élèves en construction civique ». Vous indiquez cela car Inna Shevchenko a reçu récemment un prix « laïcité » pour célébrer son « courage ». Quelle conception avez-vous de la laïcité ?

O.G. : Je vois la France de l’extérieur car je suis aussi citoyen italien et puis pour mon travail de reporter. Ce qui fait que nous sommes une nation, au contraire d’autre pays comme la Russie, l’Italie ou la Zambie, c’est le désir de partager un destin commun. Ailleurs, ça peut être la filiation, la langue, nous c’est le désir de partager un dessein commun. En France on arrive d’un peu partout. Donc si nous nous sentons français c’est parce que nous avons ce partage consenti, cette adhésion consciente à des valeurs qui sont « Egalité, Fraternité ». La laïcité c’est le principe fort d’organisation sociale : comment faire une unité à partir d’une pluralité sans aliéner notre diversité. Aujourd’hui, on va être confronté à des phénomènes migratoires qui ne vont pas s’arrêter. Il va falloir concilier ça. La laïcité française c’est un outil d’intégration politique. Ce qui fait que l’on adhère à la nation française c’est qu’on reconnait ses valeurs et qu’on va accepter la supériorité de l’Etat. La laïcité c’est : liberté de culte, égalité de traitement, neutralité de l’Etat et universalité c’est-à-dire supériorité de l’Etat. La loi de la République est toujours prédominante par rapport à la loi religieuse.
Aujourd’hui, à mon avis, le combat que porte Inna Shevchenko sur la laïcité, c’est pour ça qu’on lui a remis un prix, c’est presque désolant, révoltant. On lui donne un prix pour des diatribes violentes qu’elle porte contre des communautés religieuses alors que l’outil de la laïcité, les outils forts pour faire passer ce message c’est l’éducation, la culture ou la police. Mais quand on en arrive à devoir réprimer c’est qu’on a échoué par les autres moyens. Evidemment, ne pas considérer, comme Manuel Valls, que comprendre c’est excuser. Ça, c’est la défaite de la pensée.
Liberté de conscience, égalité de traitement, neutralité de l’Etat. C’est ça la laïcité.

Donc oui, le courage c’est des milliers d’enseignants et d’éducateurs qui transmettent ces valeurs-là à des élèves en construction civique. Ce n’est pas de hurler du haut d’une tribune confortable des diatribes violentes contre la religion.

J’ai dit dans une interview que le FEMEN que j’aime, celui de Sacha et Oxana, s’opposerait à l’islam en ce que cette religion opprime les femmes mais soutiendrait les musulmans qui sont victimes de violence par exemple. Ce FEMEN-là ne confondrait jamais musulman, islam et islamisme.

S.M. : Merci beaucoup Olivier Goujon. Je rappelle le titre de votre livre : FEMEN histoire d’une trahison - Edition Max Milo.

 

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