Fédération nationale de la libre pensée

13 juillet 2018

persomar

Alexandre HEBERT (1921-2010)

« En ce qui me concerne et en tant que Libre Penseur, je suis convaincu que Fernand Pelloutier, partisan de la culture de soi-même, doit demeurer un modèle, non seulement pour ceux qui, comme moi, se réclament de l’Anarcho-syndicalisme, mais pour tous les Libres Penseurs » (1)

Alexandre Hébert a été un militant ouvrier révolutionnaire de première importance. Après la seconde guerre mondiale, pendant plus d’un demi-siècle, il a joué un rôle historique considérable dans le mouvement ouvrier, en particulier à travers son action dans le mouvement syndical français.

Dans la Libre Pensée, Alexandre a eu une part déterminante dans la préservation de cette organisation, à une époque (2) où celle-ci semblait risquer de disparaître.

Fernand Pelloutier est le militant qui lui a durablement servi de référence. Comme lui, Alexandre a occupé une place très particulière dans le mouvement anarchiste – le courant politique auquel ils reconnaissent appartenir tous les deux. Pour Alexandre, depuis 1938.

Bien entendu, il ne put jouer un tel rôle dans le mouvement ouvrier qu’en « s’organisant » et en coopérant avec des militants de son courant politique. Mais aussi en coopérant avec bien d’autres militants, issus parfois de courants très éloignés, au moins en apparence, du sien.

Il avait une capacité tout à fait remarquable à rassembler autour de lui pour mener chaque bataille, qu’il s’agisse d’une grève locale ou d’une campagne politique de grande ampleur. Cette capacité a d’ailleurs été très largement reconnue par ses amis comme par ses adversaires. Tout comme sa capacité naturelle à jouer à chaque fois un rôle dirigeant, par son intelligence, par sa lucidité, mais aussi par son énergie et son esprit de décision.

Tout cela n’était nullement contradictoire, pour lui, avec « l’individualisme » dont il se réclamera toujours en se définissant ainsi : « je suis UN anarchiste ».

Première partie :  Les années de formation d’un jeune cheminot à l’esprit vif

Fils de cheminot, avant de devenir cheminot à son tour, Alexandre a été élevé et éduqué dans une famille ouvrière typique, à Sotteville-lès-Rouen, la grande banlieue ouvrière - et « cheminote » -  de Rouen.

A Sotteville, en effet, l’industrie moderne était apparue au début du XIXème siècle ; mais, depuis l’ouverture de la ligne Paris-Rouen en 1843, Sotteville vivait à l’heure du rail. Le dépôt, les ateliers de construction, de réparation et d’entretien des machines n’ont cessé de prendre de l’ampleur. Bref, à Sotteville, à l‘époque de la jeunesse d’Alexandre, la vie sociale est marquée par les « cheminots ».

Comme dans la plupart des pays industrialisés, les traditions combatives des cheminots français sont anciennes et constituent une référence dans tout le mouvement ouvrier.
Alexandre gardera toute sa vie une réelle fierté d’appartenir à cette grande famille professionnelle des cheminots, une « famille » très vite et très fortement structurée par le combat syndical.

Son père, fils de paysans, était typiquement « un ouvrier conscient » selon les critères de l’époque :  aiguilleur aux Chemins de fer, militant syndical à la CGT et militant politique actif.  Après avoir adhéré assez brièvement au PCF, la « SFIC », il était reparti vers la « SFIO », le « vieux » parti.

Bien des années plus tard, en 1997, Alexandre qualifiera ainsi le positionnement de son père : « Mon père était zyromskiste, c’est-à-dire, crypto-stalinien de la SFIO de l’époque » (3). Il dira aussi de lui qu’il était « un réformiste de gauche ».

Ce père était peut-être aussi libre penseur encarté mais ce n’est pas du tout sûr ; en tout cas il était athée et anticlérical. Quant au grand-père paternel, c’était lui aussi un cheminot et très probablement un sympathisant actif de la Révolution russe, puisqu’il avait fait grève en 1920, avait été « requis » puis « révoqué ». (4)

A noter : le père d’Alexandre avait devancé l’appel et fait la guerre du Rif au Maroc. Et il en avait rapporté la haine du colonialisme et du militarisme qu’il avait largement exprimée devant sa petite famille. D’où ces quelques conseils avisés pour apprendre à son fils comment sauver sa peau à la guerre, en veillant à ne pas faire trop de zèle à l’armée mais pas trop peu non plus …

Dans un tel milieu, avec une telle famille, Alexandre a acquis très tôt la conscience des réalités de sa propre classe, de « l’ordre » et surtout du « désordre social » général c’est-à-dire de la lutte des classes.

Plus tard, il se plaira à évoquer régulièrement cette éducation familiale, en particulier la bienveillance, le respect de sa liberté de choix, cette manière de l’aider à se former, à éviter les mauvaises décisions. C’est ainsi qu’il a pris place parmi les siens, comme « ouvrier conscient » et donc militant, à son tour.

Les « humanités de la classe ouvrière »

Dans la classe ouvrière, les réalités de la jeunesse ne sont pas du tout les mêmes que dans la bourgeoisie ou la petite-bourgeoisie. Après le certificat d’études - avec mention « bien », Alexandre veut « gagner sa croûte ».

Le voilà donc au boulot à douze ans et demi. Il travaille comme apprenti, d’abord dans une entreprise de « fumisterie », à la fabrication et à l’entretien des conduits de cheminées.
Il sera plus tard « manœuvre », puis « gamin de machine ».

Mais au bout de quelques mois, ses parents le persuadent - facilement semble-t-il - de reprendre les études. Bien lui en prendra, car grâce à cette grande et bénéfique institution qu’était l’enseignement primaire supérieur (5), Alexandre va avoir accès à certaines bases de l’enseignement secondaire, dans le cadre d’une section professionnelle (dite « école pratique du commerce et de l’industrie »).

Alexandre avait bien raison d’en parler comme des « humanités de la classe ouvrière ». Car c’était un enseignement de qualité : les instituteurs assurant l’enseignement général en EPS, avaient le même niveau de formation que ceux de leurs collègues qui enseignaient dans les écoles normales.

Alexandre Hébert a donc suivi ces « cours complémentaires » tout en continuant à travailler. En 1938, il conclut ce parcours en obtenant un « brevet d’enseignement industriel » (BEI) d’électricien : un diplôme qui lui ouvrait l’accès à des emplois qualifiés et relativement bien payés partout dans l’industrie … Finis les petits boulots : c’est désormais en tant que « monteur électricien » qu’on l’embauchera.

En particulier dans les chemins de fer, où il débutera sa vraie « carrière » quelque temps plus tard.

Alexandre avait donc de bonnes raisons pour devenir un défenseur convaincu – toute sa vie durant - de « la laïque ».

Telles furent donc ses « humanités ». Elles seront une base précieuse pour son développement ultérieur, lui qui était bien avant de connaître Pelloutier, « un amant passionné de la culture de soi-même ». De sa jeunesse à sa grande vieillesse, il sera un grand lecteur. C’est ainsi qu’il a acquis une solide culture, littéraire, philosophique, historique et politique.
Le métier de monteur électricien nécessitait l’acquisition de connaissances scientifiques de base. Alexandre gardera une curiosité beaucoup plus lointaine mais toujours en éveil à l’égard des sciences. Mais dès que la baisse de ses charges militantes lui en laissera le temps, en particulier après 1992 et jusqu’à la fin de sa vie, il participera avec beaucoup d’entrain et d’intérêt aux débats souvent assez pointus de la section nantaise de l’Union Rationaliste, ce que tous ceux qui l’ont rencontré dans ce cadre pourront confirmer.

Premiers engagements politiques

Mais à côté de l’école, il y avait les « humanités politiques ». Cette formation-là se fit en deux temps :

  • Années 1934-37 :

Alexandre cherche d’abord sa voie du côté des grands partis ouvriers de l’époque. « Le Populaire de Paris », journal de la SFIO, est là tous les jours à la maison. Il lit, il discute avec son père et avec ses copains.  Il s’engage avec les « Amis de l’URSS » et songe à adhérer aux Jeunesses Communistes en 1936. Il en parle à son père qui le met en garde et lui conseille d’aller plutôt vers les Jeunesses Socialistes.  Alexandre suit le conseil et adhère aux Jeunesses Socialistes (les « JS »). (6) Il devient rapidement secrétaire de la section de Sotteville-lès-Rouen et entre même au bureau fédéral de Seine-Inférieure. Il suit à l’époque Marceau Pivert et participe activement aux débats opposant les JS à la direction de la SFIO.
Au printemps de 1937, Il décide de lui-même de quitter les JS, choqué – entre autres désaccords - par le défilé « paramilitaire » des JS à l’occasion de leur Conférence Nationale du 30 mars 1937 à Creil (7). Il suit encore quelque temps Marceau Pivert après son départ forcé de la SFIO et la fondation, en juin 1938, du « PSOP » (Parti Socialiste Ouvrier et Paysan).
Mais il n’y restera que très peu de temps. Durant cette période, il va côtoyer aussi, pour la première fois, des militants trotskystes « entrés » à la SFIO, mais sans y attacher, semble-t-il, d’importance particulière. Il est sur le point de tourner la page de ces premières expériences avec les « partis ».

  • Années 1938-1942 :

Alexandre a terminé ses études en obtenant son BEI en 1938. Il peut donc chercher du travail aux Chemins de fer. Il commence par divers petits boulots et fin 1941, décroche une embauche ferme et définitive au « Petit Entretien » au dépôt ferroviaire de Sotteville. C’est en 1938 encore qu’il rencontre le groupe anarchiste animé par Louis Dubost à Elbeuf (8).
Il est bientôt coopté et c’est dans le cadre de ce groupe qu’il va compléter sa formation politique de jeune homme.

Alexandre a toujours gardé le souvenir d’un groupe accordant une importance particulière à la culture et à la formation militante de ses membres. Ce n’était pas un groupe anarcho-syndicaliste, actif dans le mouvement syndical, au sens de Pelloutier, mais ce n’était pas non plus un simple cercle intellectuel. Ses membres avaient des activités militantes variées, à commencer par Louis Dubost.

Dubost, avant son arrivée en Seine-Inférieure, avait milité en direction des ouvriers du bâtiment dans l’Allier. Dès le début de la guerre, il est insoumis et les gendarmes sont à sa recherche. Finalement, Dubost récolte une condamnation à un an de prison en 1917. Il s’installe ensuite en Seine-Inférieure où il devient marchand forain. Il sera d’ailleurs l’un des responsables de l’organisation corporative des marchands forains de Rouen.

Dubost était, localement, un membre influent du Grand Orient et militait activement aussi à la Ligue des Droits de l’Homme. Par son groupe il était très probablement en contact avec la Libre Pensée et peut-être même en était-il personnellement membre- mais ce n’est pas sûr. Il signait ses articles « Picrate » ou « le Père Emile ».

La « culture de soi-même »

Il semble que Dubost ait accordé une attention particulière à Alexandre, l’encourageant à acquérir une vraie culture et à apprendre à parler et écrire avec force et clarté ; « une phrase, une idée ». Toute sa vie Alexandre lui en aura été reconnaissant, disant sobrement : « C’est un homme auquel je dois beaucoup ».

Alexandre dévore plus que jamais les livres, en particulier les grands textes de l’anarchisme : Bakounine, Kropotkine, Sébastien Faure, Malatesta, bien sûr. Laurent Tailhade, aussi. Mais aussi Marx ou Jaurès. Et la littérature, toujours la littérature, récente ou passée :  Octave Mirbeau, Anatole France, Emile Zola.  Cet appétit lui restera et le mènera plus tard vers bien d’autres auteurs classiques

Comme Montaigne.  Et donc La Boétie !

Montaigne-La Boétie, c’est la question éminemment philosophique de l’amitié qui est posée. Un sujet qui sera toujours cher à Alexandre.
Mais avec La Boétie, c’est aussi, bien sûr, la découverte du « Discours de la servitude volontaire », avec sa réflexion exceptionnellement profonde sur la « sujétion », le « pouvoir » et la « tyrannie ».

La Boétie, un précurseur de l’anarchisme ? La question n’est pas nouvelle. En tout cas Alexandre ne manquera jamais de faire référence au « Discours », en citant régulièrement le fameux : « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres ».

Plus tard, bien plus tard, porté par les nécessités du combat politique, il se « coltinera » de gros morceaux dans les grands philosophes : de Platon à Spinoza, de Hobbes à Condorcet, en fonction des urgences du moment. Et bien sûr Marx dont il appréciait hautement certaines œuvres, le « Manifeste » en particulier.

Et la « dialectique » ?

En revanche, et contrairement à Michel Bakounine notamment, Hegel lui restera assez largement étranger : c’est une question d’époque et de contexte culturel certes ; mais on peut aussi rappeler que dans le mouvement ouvrier français, rien ou presque n’a été fait pendant bien longtemps pour permettre un accès tant soit peu populaire à une pensée philosophique qui est d’un abord un peu difficile.

De plus, dans les milieux socialistes français, y compris anarchistes, Proudhon a probablement contribué à entretenir la méconnaissance voire la méfiance à l’égard de Hegel. (9) (10)
Car avant 1940 bien peu de militants, de manière générale, avaient connaissance du lien complexe tissé au travers de la génération révolutionnaire des années 1840, entre le combat pour le socialisme et la méthode de pensée qu’avait introduite la philosophie de Hegel en son temps.

Et après 1945, la mainmise du stalinisme sur l’édition et la diffusion des œuvres de Marx et Engels et tout ce qui tourne autour, a édifié un barrage supplémentaire autour de Hegel. Car comme la social-démocratie avant lui, le stalinisme a tout fait pour interdire l’accès à une méthode de pensée permettant d’appréhender l’histoire comme un changement conflictuel toujours en devenir. Une méthode qui pouvait mener à prévoir la chute de la bureaucratie dite, par antiphrase sans doute, « soviétique ».

Mais c’est un fait :  pendant plusieurs décennies, le stalinisme a bâti autour de la « dialectique » une sorte de théologie terrifiante et bêtifiante, au service de la conservation de son système. Jusqu’à … l’effondrement final.

On verra même, autour de Vatican II, certains théologiens tenter de ressusciter la Scholastique sous couvert de « dialectique chrétienne ». Sans grand succès, il est vrai.

Bref, et pour en revenir à Alexandre, dans sa jeunesse et après, ce qui était couramment décoré du nom de « dialectique » n’était souvent qu’une pure et simple « construction idéologique ». Au service de forces très matérielles. Et Alexandre avait d’autant plus de méfiance à l’égard de toutes les « constructions idéologiques » qu’il combattait sur le terrain de la lutte des classes les forces matérielles qu’elles étaient censées servir.

C’était une méfiance populaire profonde, une méfiance de fils d’ouvrier ; et de petit-fils de paysan … normand.

Ainsi, alors qu’il sera toute sa vie un redoutable dialecticien dans l’action militante, jouant à fond sur les « contradictions » pour mener une grève, prendre une décision d’orientation, ou tout simplement combattre au jour le jour la politique de l’appareil stalinien ou celle du Vatican, quand il était amené à présenter une explication politique ou historique un tant soit peu développée, Alexandre marquera toujours sa préférence pour la méthode analytique - à l’anglaise.

Mais, en matérialiste toujours tourné vers la réalité des choses, le point de départ et le point d’arrivée d’un article ou d’un discours, c’était l’action, jamais les « idées en soi ».
Sur le « formalisme logique » et la « dialectique », il aura évidemment maintes passes d’armes avec son ami Pierre Lambert. De son côté, il est vrai, Alexandre manquait rarement de pointer avec ironie un usage hasardeux fait par tel ou tel camarade autour de ce qu’il croyait sincèrement être de la « dialectique »

Plus tard, dans les années 1980 et suivantes, quand on vit se répandre partout une nouvelle sorte de terrorisme intellectuel, mis en œuvre par des nuées de  mercenaires « néoconservateurs » menant croisade contre « le totalitarisme », tendant à prophétiser la « fin de l’histoire » et donc l’éternité du capitalisme « mondialisé »,  c’est avec la même force de conviction qu’il dénoncera ces nouvelles « constructions idéologiques » et s’engagera pour faire échouer leurs tentatives d’escamoter le moteur de l’histoire moderne : les revendications, sociales et politiques, bref le mouvement de la classe ouvrière et des peuples opprimés (11), c’est-à-dire la lutte des classes vue du côté des victimes de l’exploitation et de l’oppression.

Culture bourgeoise et rejet de la société bourgeoise

Pour conclure, on peut comparer ce parcours avec celui des « intellectuels ouvriers » fabriqués par l’Eglise et promus par pour monter à l’assaut du mouvement syndical et du pouvoir politique : tous ces Edmond Maire, Marcel Gonin et autres Maurice Labi.

Tous ces prétendus « syndicalistes » et « socialistes » qu’Alexandre Hébert va démasquer et affronter tout le reste de sa vie.

Alexandre a acquis ce bagage intellectuel au terme d’efforts entièrement personnels, bien entendu, mais contrairement aux « chouchous » ouvriers de l’Eglise, il l’a acquis dans un processus de transmission ouvrière et militante – dans le cadre de la famille d’abord puis dans le compagnonnage au sein des organisations ouvrières. Une transmission fondée sur le combat en commun contre la société capitaliste, avec « ses sabreurs, ses bourgeois, ses gavés, et ses curés » ! (12)

Des filtres tout à fait efficaces !

Alexandre a acquis, dès sa jeunesse, un rejet profond et définitif de la société bourgeoise, appuyé sur une profonde révolte contre l’injustice et un refus total de la « soumission volontaire » Pour autant, il n’a aucun rejet sur le fond de la culture bourgeoise, assise, quant à elle, sur tout le développement de l’humanité.  Bien au contraire !

Comme tout militant ouvrier il comprend parfaitement l’importance du savoir et de la culture pour mener à bien « l’émancipation des travailleurs ».

Et aussi, tout simplement, pour la « culture de soi-même ». (F. Pelloutier)

Contrairement aux petits protégés des abbés de la JOC, des jésuites ou des dominicains « sociaux » (13) ces « jeunes pousses », qui, lorsqu’il seront devenus les cadres dirigeants de la CFDT et du PS néosocialiste d’Epinay, n’auront de cesse de répandre la haine de « l’école bourgeoise », de dénoncer les « méfaits de la science » et de la « technique » et, bien sûr, de dissiper les illusions « du progrès social » !

Contrairement aussi aux « intellectuels organiques » d’origine ouvrière recrutés et fabriqués par l’appareil stalinien. (14)
Alexandre, lui, restera un ardent défenseur de l’école laïque et de l’instruction, et gardera toute sa vie un grand appétit pour le débat d’idées. Et dans la discussion – fût-elle polémique – il gardera toujours la volonté d’essayer d’élever le débat jusqu’aux grandes références théoriques ou historiques.

Une manière de faire qui signera la marque « Alexandre ».

 

le 1er mai à Rouen, Alexandre Hébert (cercle blanc) a 17 ans.
Il n'est pas le seul "jeune" manifestant (voir à gauche)

 

La découverte de Fernand Pelloutier

Toute cette formation lui sera particulièrement précieuse pour mener à bien l’une de ses principales contributions politiques au mouvement ouvrier de la fin du XXème siècle : démonter la doctrine sociale de l’Eglise et désosser la « pensée » de ses zélés zélateurs, démasquer leurs subterfuges idéologiques et politiques de toute sorte, afin d’alerter tout le mouvement ouvrier sur la permanence du danger « corporatiste ».

Un danger sans cesse remis en selle sous un camouflage toujours au nouveau goût du jour !

Mais revenons, pour en finir, à ce qui achève vraiment ces années de la première formation : il va découvrir, à un moment qui n’est pas précisément établi mais qui est certainement assez antérieur à 1954 (15), l’œuvre pratique et théorique de Fernand Pelloutier. C’est le militant anarchiste dont il se sentira, sa vie durant, le plus proche. Il reviendra régulièrement à lui.

Pelloutier, l’animateur inlassable des Bourses du Travail, mais aussi le théoricien de la « grève générale expropriatrice », le propagandiste qui incite chaque prolétaire à acquérir « la science de son malheur ». Pelloutier, le chef de file enfin qui, dans la « Lettre aux anarchistes » (16), appelle tous les anarchistes à réordonner leur activité en rejoignant le combat syndical.

C’est donc en toute connaissance de cause qu’Alexandre, devenu responsable syndical, lancera à son tour un appel aux anarchistes de sa génération … en 1954 (17).
Ces années de formation prennent fin dans un long stage pratique :  devenu cheminot pour de bon, Alexandre va avoir plusieurs années de « pratique » pour vérifier et préciser dans et par l’expérience toutes ses nouvelles idées.

Ces années sont d’abord marquées par l’entrée dans la guerre, avec, pour Alexandre, un détour imprévu par l’Allemagne.

Premières grèves : des débuts germaniques originaux …

Après divers petits boulots, Alexandre a donc été embauché aux chemins de fer.

Mais c’est la guerre et à l’automne 1942, Alexandre Hébert, comme beaucoup d’autres cheminots, est « requis » par « l’autorité occupante » pour aller travailler en Allemagne. Ce n’est pas encore le STO car celui-ci ne sera instauré que plus tard, par la loi du 16 février 1943. Mais, du fait de la guerre, l’Allemagne manque de cheminot et lance donc des réquisitions dans tous les pays conquis.

Alexandre part le 1er novembre pour Munich. Là, il va rencontrer des cheminots venus eux aussi comme « travailleurs invités » (18) de toutes nationalités.  C’est avec eux qu’il va faire ses vraies premières armes, dans le mouvement revendicatif des « requis » de Munich.  Ces cheminots « invités » avaient une longue liste de revendications, mais la demande qui venait en tête concernait le droit aux congés pour retourner voir la famille ou … pour s’échapper.

Le cadre revendicatif officiel, ce n’est plus le syndicat traditionnel (comme la CGT en France, la confédération allemande des syndicats est interdite) mais le DAF. (19)

Ce mouvement revendicatif des requis tourne rapidement à la grève. Tout cela en plein cœur de l’Allemagne nazie, en Bavière, qui plus est. Alexandre apparaît comme ayant été l’un des animateurs sinon comme l’animateur principal du mouvement.

Autre particularité, ce mouvement a obtenu la sympathie plus ou moins active de certains des cheminots allemands qui, de leur côté, ne manquaient pas, eux non plus, de revendications : ainsi, la solidarité « cheminote », était toujours présente.

En tout cas, il semble établi que le chef de dépôt, un allemand hostile quant à lui au nazisme, ait soutenu le mouvement revendicatif.

Au final, le résultat est là :  au terme de deux grèves, les « requis » obtiennent le droit à un congé de 15 jours. Et Alexandre en profite, bien sûr ! Il quitte l’Allemagne le 13 décembre et n’y remet plus les pieds.

Il n’y a plus de documents directs sur cet épisode.

Mais la façon dont ce conflit a été mené – dans un contexte relativement dangereux –  annonce déjà la « méthode Alex » :  au départ, fédérer un petit groupe pour gagner la majorité des ouvriers, s’assurer des appuis et des marges de manœuvre, dissocier si possible le bloc adverse ; lancer le mouvement au bon moment mais savoir s’arrêter aussi au bon moment ; prendre ce qui peut être pris, sans acharnement inutile.

Des années plus tard, il répétera à l’envi ce conseil : « … Quand il n’y plus que 50 % des gars à faire la grève, il est temps de penser à arrêter le mouvement » … Voilà pour le côté pratique immédiat.

Et, pour le côté politique, cette préoccupation fondamentale : la conduite du mouvement doit toujours s’efforcer « d’élever le niveau de conscience », pour renforcer les rangs et ainsi préparer l’avenir.

Pour cette fois-là, à Munich, chacun se débrouillera de son côté pour tirer les leçons du conflit : Alexandre, comme d’autres requis, sans doute, a pris au plus vite la poudre d’escampette.

Il ramène avec lui toutes ses observations sur le nazisme et sur l’état réel de la classe ouvrière en Allemagne, sur le Deutsche Arbeitersfront, ce corporatisme en version nationale-socialiste, c’est-à-dire un système complet non seulement d’encadrement syndical mais d’intégration de la classe ouvrière, avec l’ambition de contrôler toute la vie individuelle, familiale et sociale du « travailleur allemand ».

Le DAF, chapeaute donc une multitude d‘organisations visant à diriger tous les aspects de la vie quotidienne depuis la famille jusqu’aux loisirs, comme l’organisation dite « Kraft durch Freude » qui est une « communauté nationale-socialiste ». (20)

A son retour en France, il retrouve très vite du travail, dans sa spécialité, dans les chemins de fer. Mais, par prudence, c’est en région parisienne et non en Seine-Inférieure qu’il se fait embaucher ... (21)

 

Sport "joyeux" et même franchement aguicheur avec "Kraft durch Freude".
Mais on n'était encore qu'en 1933, sur cette photo.

Herr Dorn et la culture générale allemande

Ce séjour forcé au pays de Goethe et de Schiller, mais aussi de Max Stirner et de Karl Marx, sera aussi l’occasion pour Alexandre de compléter sa culture générale. (22)
Il lui a fallu dès son arrivée à Munich, en effet, apprendre un tant soit peu la langue pour comprendre et se faire comprendre. Mais au-delà de cette simple imprégnation linguistique, ce séjour forcé à Munich va lui permettre de découvrir la version allemande de la culture bourgeoise : la fameuse « Kultur » allemande.

Le hasard (23) a fait qu’il soit entré en contact avec un certain Dorn. Ce Herr Dorn, (« M. Epine », en français), est amoureux de grande musique, c’est un instrumentiste talentueux (piano et/ou du violon), mais il est tout autant féru de philosophie et de littérature.

Il est, enfin, l’heureux propriétaire d’une vaste bibliothèque dont Alexandre, un demi-siècle plus tard parlera toujours avec émotion et considération. De son côté, Herr Dorn a été visiblement séduit par la vive intelligence et la curiosité intellectuelle toujours en éveil de ce jeune cheminot français.

Il s’entretient volontiers avec lui et l’aide ainsi non seulement à apprendre l’allemand mais surtout à entrer dans le vif des grandes théories philosophiques et politiques. Alexandre, comme toujours va à l’essentiel, et absorbe avidement tout ce qu’il peut retenir des entretiens avec Herr Dorn.

Pour la musique classique, en revanche, malgré ses démonstrations aux instruments, Herr Dorn n’aura aucun succès : à chaque fois qu’on l’interrogera sur ce sujet, Alexandre répétera avec une pointe d’ironie que toute la musique classique n’était pour lui qu’une variété de « bruits » …  (24)

 

Je crois qu’on peut arrêter ici pour les années de formation. Mi-décembre 1943, Alexandre quitte Munich et rentre en France. Il se fait embaucher au « petit entretien » à Vernouillet-Verneuil en Seine-et-Oise.

Il aura bientôt 23 ans, le 4 mars 1944 précisément.

Dans les deux ans qui suivent, il aura rencontré Léone Lambert (25), se sera marié avec elle (26), sera père de famille pour la première fois ; il aura aussi abandonné définitivement la vallée de la Seine et la région parisienne pour l’embouchure de la Loire, en se faisant muter à Nantes.

Il devra désormais gagner sa vie cette fois pour toute une famille, dans les conditions difficiles de l’après-guerre.

Dans la hiérarchie de la SNCF, il est encore et toujours au « petit entretien ».

Avec le retour en France, commence aussi sa « carrière syndicale » - pour employer un terme cher à ces journalistes dévots qui n’aimaient pas du tout Alexandre, mais qui étaient professionnellement obligés de parler de lui et se trouvaient contraints de constater qu’il prenait des responsabilités syndicales officielles et pire, qu’il avait de de plus en plus d’influence !

L’un des modèles dans le genre est Michel Noblecourt du « Monde » qui a rédigé une notice nécrologique fielleuse intitulée : « Alexandre Hébert, anarcho-syndicaliste », dans laquelle, en grinçant de la plume, il nous assure au passage que c’était un « syndicaliste haut en couleur » ! (27)

 

Gérard Plantiveau

______________________

Notes :

 

1. A. Hébert dans la brochure du « Centenaire (1884-1984) » du Groupe de Nantes de la LP. Imprimerie spéciale. Novembre 1984.
2. Les années 1970-1990. C’est en 1967 que j’ai fait la connaissance d’Alexandre Hébert. C’est aussi le début de l’époque en question où il a dû, par la force des choses, consacrer une partie significative de son activité à la Libre Pensée.  Je l’ai ensuite côtoyé sans interruption jusqu’à son décès. Le présent article est donc basé tant sur les documents, que sur les témoignages et mes propres souvenirs (Note du rédacteur : G. Plantiveau).
3. Par exemple lors des « Journées d’étude à l’occasion du 80ème anniversaire de la révolution d’octobre ». Revue « La Vérité » (Revue théorique de la IVème Internationale) - n°21, nouvelle série. Novembre 1997.
4. La grève a éclaté le 19 février 1920, suiteà la mise à pied d’un syndicaliste cheminot de l’atelier de Villeneuve-Saint-Georges, 1 500 travailleurs des chemins de fer se mettent en grève. Puis, pendant cinq mois, les grèves vont se succéder par vagues. Ce conflit est  d’une grande importance politique puisqu’il est au cœur des conflits déboucheront sur la première  scission de la CGT.
5. L’EPS a été créé par la loi Guizot de 1833 : « L'instruction primaire est élémentaire ou supérieure » (article 1). Et selon l'article 10 de la même loi, une école primaire supérieure devait être instaurée dans toutes les préfectures ainsi que dans les autres villes de plus de 6 000 habitants. L’Enseignement Primaire Supérieur est supprimé une première fois par la loi Falloux en 1850 ; puis rétabli en 1852. C’est avec les lois scolaires de 1882-1886, que l’EPS prend un important essor. En 1941, Jérôme Carcopino, ministre de Pétain, supprime à nouveau l’EPS.
6. Son fils, Patrick, pense que le père d’Alexandre avait aussi attiré l’attention de son fils sur les évènements en cours qui allaient déboucher sur les procès dits de Moscou. Le premier procès s’est ouvert le 27 décembre 1935. Mais depuis plusieurs mois, chez les cheminots politisés de Sotteville (et donc aussi ailleurs), on avait vent de la grande répression lancée par Staline à la fin de 1934.
7. C’est ce qu’il dit dans une interview donnée à Karim Landais en 2004 : « J'ai aussitôt quitté le cortège. J'ai même enlevé mes insignes : c'était fini. J'ai dit : "Je ne vais quand même pas rester avec des nazis". Déjà à cette époque-là : en 1936-37, j'avais 16-17 ans. ». Voir : http://www.antimythes.fr/individus/hebert_alexandre/hebert_landais.pdf
8. Pour une biographie de Louis Dubost, voir notamment : http://www.militants-anarchistes.info/spip.php?article1344
9.  Averti à partir de 1844 de l’importance de Hegel par les militants allemands réfugiés en France (M. Bakounine, K. Marx, K. Grün, notamment), Proudhon a été le seul socialiste français de cette époque à s’intéresser  un tant soit peu à Hegel. Mais il n’avait pas appris l’allemand et n’a donc eu qu’un accès très indirect et semble-t-il superficiel à l’œuvre. Pourtant il a abondamment fait référence à Hegel et invoqué la « dialectique » dans plusieurs de ses œuvres, notamment dans « Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère » (1846).  Cette façon de faire a suscité et suscite encore maints commentaires dont les plus célèbres sont les critiques sarcastiques Marx à ce sujet (« Misère de la philosophie », en particulier).
10. Alexandre Hébert ne parlait jamais de Proudhon – du moins n’ai-je aucun souvenir d’une allusion de sa part à Proudhon. (G.P.)
11. On verra plus loin que le soutien au combat émancipateur des peuples colonisés ou ex-colonisés, a été une préoccupation constante chez Alexandre. Un combat qui commençait par le soutien à la constitution des syndicats libres et indépendants dans ces pays.
12. Pour reprendre ces paroles du refrain de « La Jeune Garde ».
13. Dans le cas de Maurice Labi, faute de JOC ou de jésuite sur place en Tunisie et dans son entourage familial, c’est le très pieux René Rémond lui-même, qui a pris en main cette âme prometteuse, en dirigeant la thèse sur la scission de 1921 dans la CGT que Labi a préparée à la Fondation des Sciences Po.
14. Je cite toujours comme exemple cette impérissable imprécation d’Etienne Fajon, grand cadre du PCF lui-même instituteur  (et brillant normalien) de formation :  « Ô instituteur, pauvre crâne bourré de connaissances ! ... »
15. En 1954, en effet, Alexandre a un échange avec Pierre Monatte sur la « Lettre ». Il connaissait donc ce texte bien avant 1954.
16.  En date du 12 décembre 1899.
17. Dans le premier numéro d’octobre 1954 du Monde Libertaire, article intitulé : « Les Anarchistes dans le monde syndical ».
18. C’est la traduction du terme allemand : Gastarbeiter !
19. DAF : Deutsche Arbeitsfront. En français, « Front du Travail Allemand ». Le DAF a rapidement supplanté toutes les autres organisations syndicales depuis leur interdiction en mai 1933.
 20. Kraft durch Freude : « La Force par la Joie ». KDF était l’organisme de loisirs rattaché à l’Arbeitsfront. KDF avec ses centres sportifs, ses nouvelles et gigantesques stations balnéaires, ses fameux paquebots de croisière, avec leurs escouades de jeunes filles célibataires, « saines », sportives, court vêtues et si peu farouches … KDF, était étroitement surveillée par la Gestapo qui lui donnera ce surnom : « Bonzenbordell » en raccourci « BB », c’est-à-dire : « bordel pour les bonzes » (du parti nazi)…
21. Il y avait des flics et des indicateurs partout, mais les ordinateurs et les fichiers informatiques n’existaient pas encore …
22. Alexandre aimera toujours utiliser des termes allemands pour s’en prendre au nouveau « St Empire Romain Germanique » qu’était à ses yeux l’Union Européenne, pour attaquer les partisans du corporatisme en général et ceux du « syndicalisme obligatoire » en particulier. Il ne manquait jamais d’évoquer à ce propos l’Arbeitsfront des nazis.
23. Ce serait une petite copine allemande qui aurait présenté Alexandre à Herr Dorn. (Témoignage de Maïthé Hébert)
24. Témoignage personnel. Confirmé par beaucoup d’autres (GP).
25. Léone Lambert avait étudié les Beaux-Arts à Paris, notamment avec Fred Zeller.  Elle était d’une famille assez aisée. C’est ainsi qu’elle put disposer d’un bien familial précieux en cette période de crise du logement : une maison à Pornic (port et station balnéaire à une quarantaine de kilomètres au sud de Nantes), où le jeune couple va s’établir. Il y la route et le chemin de fer pour aller à Nantes.
26. La famille Lambert fera une tentative de pression pour un « mariage à l’église ». Vite abandonnée car Alexandre, répondit en faisant remarquer que se marier était déjà une « entorse à ses principes  » et que si on le poussait à aller plus loin, il reprendrait le train … (Témoignage recueilli auprès de  son fils, Patrick Hébert)
27. Le Monde – 26 janvier 2010. Voir : http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2010/01/26/alexandre-hebert-anarcho-syndicaliste_1296884_3382.html#oRaV3i2kBefWqKve.99

 

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