Fédération nationale de la libre pensée

12 février 2019

France-culture

La Libre Pensée sur France Culture - Dimanche 10 février 2019

Emission animée par Sylvie Midavaine et Christian Eyschen, membres de la Commission Administrative Nationale de la Libre Pensée.
Ils reçoivent Monsieur Jean-Pierre Sueur, Sénateur du Loiret.

S.M. : Monsieur Sueur bonjour. Vous êtes de la région d’Orléans, qu’évoque pour vous le nom d’Etienne Dolet ?

J.P.S. : Un grand homme. Il est né à Orléans et il a été un défenseur des libertés, de ce que j’appelle la souveraine liberté de penser. Il avait des rapports très étroits avec la religion Etienne Dolet. Il a une partie de son œuvre qui est chrétienne, une partie qui est Cicéronienne. Mais il a été condamné à mort parce qu’il refusait qu’on l’oblige de croire. Et il défendait le libre arbitre. Il disait « on a le droit de penser ». Et rien que cela lui a valu d’être brûlé sur un bûcher. En plus, ce qui est horrible c’est que dans le jugement qui a condamné à mort Etienne Dolet il était dit explicitement qu’il devait être brulé avec ses livres. Comme si l’on avait voulu non seulement se débarrasser de son corps, de l’être, mais se débarrasser de tous ses écrits pour qu’ils disparaissent avec lui. Mais justement on n’arrête jamais la liberté de penser.
Je viens de retrouver un texte que nous allons publier, de Jean Jaurès, lui aussi martyr de la pensée, car pourquoi ont-ils tué Jaurès qui fait un éloge extrêmement fort d’Etienne Dolet ? Etienne Dolet est un héros parce qu’il nous apprend à ne jamais, jamais transiger avec le droit de tout être humain à penser en liberté.

S.M. Pour vous Etienne Dolet est toujours une référence dans le combat humaniste.

J.P.S. : Absolument. Une grande référence. Et je regrette, en dépit des efforts de plusieurs personnes, par exemple Monsieur Picquier, qu’on ne le connaisse pas plus et que son œuvre ne soit pas davantage connue. D’ailleurs la Libre Pensée a œuvré pour que son œuvre soit connue.

S.M. : On parle beaucoup en ce moment de modifier la loi de 1905 de Séparation des Eglises et de l’Etat. Que pensez-vous de cette révision impulsée par Emmanuel Macron ?

J.P.S. : Je suis très attaché à la loi de 1905 et je dits que nous devons faire preuve d’une extrême vigilance à cet égard. Parce que la loi de 1905 c’est plus qu’une loi. Il y a des grandes lois comme la loi sur la liberté de la presse. Elle est fondatrice. La loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat est fondatrice. Parce que ce qui fonde la laïcité, ce qui fonde finalement le fait que nous puissions vivre ensemble, que nous ayons telle ou telle opinion philosophique ou religieuse, c’est la laïcité.
La laïcité est exprimée au mieux, au plus juste par la loi de 1905. C’est pourquoi pour ma part, à titre personnel, je pense qu’il faut être très vigilant et je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée même de la changer, comme on nous le dira toujours, « pour des détails ». Mais attention il y a parfois beaucoup de malice dans le détail.

C.E. : La Libre Pensée a été reçue il y a quelques temps au Sénat sur le projet de funérailles civiles et républicaines. Quel est votre point de vue sur cette proposition de loi ? A-t-elle des chances d’aboutir, notamment sur la question de l’obtention d’une salle municipale pour une cérémonie civile, voire laïque ?

J.P.S. : Je vais être très franc : je soutiens absolument cette proposition de loi qui a été adoptée par l’Assemblée Nationale et que le groupe socialiste a inscrit à l’ordre du jour du Sénat. Malheureusement, et je dis bien malheureusement, la majorité du Sénat s’est opposée à cela pour des raisons que je n’ai pas comprises.
La vérité c’est que quand vous avez une crémation, il y a en général une salle au crématorium. Quand vous avez une inhumation elle peut être liée à une cérémonie religieuse, dans ce cas les gens sont à l’abris. Mais il existe nombreux cas où les personnes souhaitent des obsèques civiles près d’un cimetière pour une personne qui veut être inhumée.
Si vous êtes en plein mois de décembre ou janvier, que vous voulez comme c’est l’habitude et la tradition, mettre de la musique chère au défunt, présenter des témoignages et que vous êtes à vous geler dans un cimetière, ce n’est pas bon du tout.
L’idée de cette proposition est très simple. C’était de dire que toute mairie, dès lors qu’elle dispose d’une salle municipale bien sûr, doit mettre gratuitement à disposition une salle pour que l’on puisse procéder à une cérémonie laïque, funérailles républicaines. Remarquez que lorsque les funérailles sont religieuses c’est dans une église qui en général appartient au patrimoine de la commune. On est abrité. Alors pourquoi ne pas abriter toutes les funérailles ?
Pour des raisons que je n’ai pas bien comprises, peut-être quelques idéologies, quelques préjugés, et je le regrette, la majorité du Sénat n’a pas adopté ce texte alors même que l’un de nos collègues, Alain Richard qui est Sénateur appartenant au groupe LREM, avait proposé un amendement, qui par des effets de procédures n’a pu être examinés, qui disait que ce n’était pas gratuit. Car l’objection que l’on nous faisait c’est que ce serait une charge pour la commune et que donc les associations de maires pourraient être réticentes.
Moi je considère que ce n’est pas une grande charge pour la commune. La salle municipale est là donc on peut la prêter gratuitement. Mais même avec cet amendement disant que la commune délibérerait des conditions dans lesquelles la salle est mise à disposition, et bien nos collègues de la majorité du Sénat n’ont pas voulu voter ce texte. Je le regrette. Je suis partisan de ce texte et je serai de ceux qui reviendront à la charge pour arriver à le faire voter car il y a des arguments de bon sens, de respect et de dignité.

C.E. : On a beaucoup travaillé sur la question de la gratuité. Notre point de vue, à la Libre Pensée, c’est de dire que si on affecte une activité à une commune on doit lui dégager les moyens financiers pour le faire. Sinon c’est remettre en cause sa liberté de gestion et de faire. Donc ce que vous nous dites aujourd’hui, c’est qu’il y a peu de chance que ce projet de loi aboutisse ?

J.P.S. : Ecoutez, moi je suis partisan de la voter dans sa forme originelle ou bien avec un amendement pour régler les questions financières, mais je pense qu’il ne faut pas exagérer les questions financières. Cela ne va pas être une charge énorme pour la commune que de mettre à disposition une salle qui existe. Il y aura le prix de l’électricité mais on peut demander aux gens une petite participation volontaire et puis c’est tout.
Je pense qu’il y a eu des raisons relatives à des préjugés que je regrette absolument et je souhaite que l’on arrive un jour à faire voter cette loi.
C.E. : Pourriez-vous nous expliquer, car cela fait beaucoup de débats, le statut actuel des cendres et s’il peut évoluer ? Par exemple, dans la loi sur le statut des cendres il me semble que l’on peut entreposer de manière temporaire les cendres dans un bâtiment religieux, pendant une période déterminée. N’est ce pas un moyen de revenir à une certaine forme de cimetière religieux ? Ce statut des cendres peut-il évoluer ?

J.P.S. : Je vais vous expliquer. Je suis à l’origine d’un certain nombre de lois sur le droit funéraire. Je suis un peu spécialisé car lorsque j’étais ministre des collectivités locales j’ai présenté devant le Parlement la loi qui a mis fin au monopole des pompes funèbres. Ce qui je crois est bien, permet une concurrence. Il faut encore que cette concurrence ait lieu dans des formes respectueuses des familles et de la dignité des obsèques.
Ensuite j’ai été à l’origine de la loi de 2008. Cette loi dit d’abord que tous les restes humains doivent donner lieu à respect, dignité et décence. Y compris les cendres après une crémation.

C’est l’Assemblée Nationale, j’y étais opposé, qui a introduit un amendement disant que pendant un an les cendres pouvaient reposer dans un lieu religieux. J’étais contre. Ce n’était pas dans ma proposition de loi initiale. Il a été difficile de revenir en arrière car le risque était que la loi ne soit pas votée. Mais je regrette cela car je pense que ce n’est pas conforme à la laïcité et que bien entendu les cendres peuvent rester un certain temps au crématorium, le temps que la famille réfléchisse à leur devenir.

Maintenant pour ce qui est du devenir des cendres ça doit toujours être digne, décent et respectueux. La loi nous l’avons faite en nous inspirant des grandes lois laïques et républicaines qui ont créé le cimetière communal laïque et républicain. C’est-à-dire que nous avons dit que l’urne contenant les cendres ne pouvait pas donner lieu à une appropriation privée. Beaucoup de gens nous ont dit « c’est étrange, moi je veux garder les cendres de mon mari ». Après beaucoup de discussions, l’Assemblée et le Sénat à l’unanimité n’ont pas retenu cette hypothèse. Pourquoi ? Parce que la mort et une séparation et je vais vous parler très clairement. Si un être humain est aimé par deux êtres humains - un homme aimé par deux femmes ou une femme aimé par deux hommes par exemple - si une personne prend l’urne et la met dans son salon et si l’autre personne veut venir se recueillir sur les restes de la personne qu’elle aime elle devra se rendre là où elle a le moins envie d’aller. Tandis que le cimetière laïque, républicain, communal, a ceci de particulier qu’il est ouvert à tous le monde. Tous le monde peut aller se recueillir sur la tombe, au colombarium, au jardin du souvenir, de tout être humain.
Si vous souhaitez aller au cimetière du Montparnasse vous recueillir sur la tombe de Simone de Beauvoir et de Jean-Paul Sartre, personne ne peut vous en empêcher. C’est un droit. Vous pouvez aller vous recueillir sur la tombe d’un adversaire, d’un ami ou d’un amour. L’appropriation privée des cendres pose à cet égard des problèmes puisqu’elle interdit à des êtres humains de se recueillir. D’autre part, la personne qui par définition serait destinataire des cendres, va mourir. A sa mort qu’est-ce que l’on fait ? Est-ce que l’on va hériter des cendres comme l’on hérite du buffet etc. Non.
Ou bien si l’on hérite on va dire que les cendres sont des choses et comme il faut penser à l’avenir il y aura petit à petit des cimetières dans les maisons qui seront des cimetières privés. Et nous, nous sommes pour le cimetière public, laïque et républicain.
C’est la raison pour laquelle nous pensons que les restes humains, et en particulier les urnes, doivent être gardées, dans un caveau, un colombarium, une cavurne ou bien être dispersées dans un jardin du souvenir au sein d’un cimetière, ou bien l’on a accepté que cela puisse être dispersé dans la nature à la demande du défunt, mais dans ce cas là la famille ou la personne ayant le pouvoir d’organiser les funérailles, a l’obligation de la déclarer à la mairie de naissance de la personne.
Pourquoi ?
Le législateur, Sénat et Assemblée, a pensé que la notion de trace était importante et donc il est important que l’on sache que les cendres de telle personne ont été dispersées dans la mer, la forêt etc.

C.E. : C’est très intéressant et apporte un éclairage sur cette question. Je voudrais vous faire part d’une réflexion propre à la Libre Pensée.
Nous avons eu la perte de notre Président, Marc Blondel, qui voulait qu’une partie de ses cendres soient sceller dans les murs de Confédération Force Ouvrière qu’il avait animée, une autre partie entreposée à la Libre Pensée et une troisième partie chez lui avec sa femme. Aujourd’hui cela n’est plus possible ?

J.P.S. : J’ai beaucoup de respect pour Marc Blondel et je dois vous dire que cela n’est pas conforme à la loi. Comme François Mitterrand qui avait eu l’idée d’être enterré au Mont Beuvray et cela n’a pas été possible car ce n’était pas la loi.
Par respect on n’a pas permis que les cendres soient scindées en plusieurs morceaux.
Je ne porte aucun jugement mais j’explique pourquoi.
L’idée que nos restes soient dans un cimetière laïque, républicain, les uns à côtés des autres est une grande idée. Le fait que l’on puisse aller se recueillir sur les cendres, sur les restes, sur la tombe est une idée qui est juste pour une société humaine, fraternelle et respectueuse de chaque être humain.

S.M. : Monsieur Sueur, merci.

 

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