Fédération nationale de la libre pensée

16 avril 2019

France-culture

La Libre Pensée sur France Culture - Dimanche 14 avril 2019

 

Emission animée par David Gozlan, Secrétaire Général de la Fédération Nationale de la Libre Pensée.

David G : Bonjour monsieur Devaux, vous êtes un des fondateurs de l’association la Parole libérée, pouvez-vous vous présenter ainsi qu’un historique de votre association ?

François Devaux : Parole Libérée est une association qui a été créée le 17 décembre 2015 suite à un recours en justice initié par l’un des fondateurs de cette association, Alexandre Dussot.
Nous avons assez vite compris qu’il allait être difficile de rmettre en cause le système qui avait permis la couverture du prêtre Bernard Preynat qui a commis à peu près 80 agressions sexuelles sur mineurs dont 3 viols je crois.
Ce qui nous intéressait c’était vraiment de faire en sorte que ce système puisse se briser. L’action associative permettait de structurer un peu la démarche et la communication. Voilà comment tout cela est né. Alexandre a beaucoup participé, en amont, dans un travail d’approche du diocèse, de manière très sincère. Moi, mon implication est plutôt au niveau de l’organisation de l’association et de la stratégie de médiatisation.
C’est bien la concomitance de nos deux approches qui a permis de faire émerger cette vérité et cette prise de conscience sociétale et on en est très contents.

David G : Trouvez-vous, avec toute la complexité que cela comprend, que la parole se libère depuis la mise en place de votre association ? En effet, vous estimez pour les majeurs à 86 000 femmes et 16 000 hommes victimes de viols ou de tentatives de viols. Sur quoi basez-vous ces estimations ?

F.D. : Oui la parole se libère vraiment. On reçoit énormément de témoignages. Encore aujourd’hui. On en reçoit continuellement. Le film a beaucoup contribué à cela et chaque action de médiatisation déclenche de nouveaux témoignages. Ce que l’on constate c’est que les gens qui nous contactent le font plus dans une démarche de responsabilité citoyenne, de devoir par rapport à ce qu’ils ont vécu. Beaucoup plus que pour exprimer la violence qu’ils portent en eux. En fait l’un sert l’autre.
La parole se libère et les chiffres que l’on a aujourd’hui laissent à penser qu’il s’agit d’un vrai fléau national et mondial.
Pour ces chiffres-là, en fait se sont les chiffres que Muriel Salmona avait annoncés lors de son colloque à la cour de cassation, le 6 octobre 2016, sur la maltraitance des mineurs. Muriel Salmona est la présidente de l’association « Amnésie traumatique ». Elle avait elle-même pris ces chiffres au travers de deux enquêtes (CVS 2012/2015 et INSERM 2008). On n’a pas beaucoup d’éléments sur la question. On n’a pas beaucoup de matière et de chiffres.
C’est d’ailleurs le nouveau projet de notre association qui est de recenser des témoignages, de libérer cette parole dans le but de nourrir une base de données qui permettrait de continuer ce travail de conscientisation mais sur un angle beaucoup plus scientifique, avec une approche statistique pour conscientiser les différentes institutions à commencer par le législateur et les autorités publiques.
C’est une démarche dans laquelle on vient de se lancer car pour pouvoir parler d’un sujet il faut savoir de quoi on parle : est-ce que cette pédophilie elle augmente, elle régresse ? Quelles sont les responsabilités institutionnelles ?
Il s’agit de la même approche que pour la sécurité routière : on a essayé de mettre en place un observatoire pour pouvoir positionner une vraie politique nationale, gouvernementale avec une politique de répression, d’éducation etc… On est passé de 50 000 morts à 3 000. Donc quand on veut faire un effort on peut. Mais pour cela il faut de la matière et c’est un peu notre idée.

David G : Ces affaires de pédophilie sont ressorties médiatiquement d’abord aux Etats-Unis autour du film Spotlight, considérez-vous que l’Eglise catholique en Europe et particulièrement en France a mis du temps, trop de temps, pour prendre la mesure du problème ? N’y a-t-il pas eu chez elle un déni qui aurait pu être évité ?

F. D. : Le déni ne se limite pas à la France et l’Europe mais à tous les pays du monde dans lesquels l’Eglise est implantée. C’est tout le monde catholique qui est dans ce déni et qui a une forte tendance à minimiser la responsabilité. La problématique endémique de l’Eglise catholique, au-delà de la pédophilie, c’est la couverture de l’abus au sens large. Cette institution et ses responsables ont déployés beaucoup d’énergie pour dissimuler les preuves qui permettraient de mettre en cause sa responsabilité. Cela interpelle sur une certaine malveillance. Il y a des faits de pédophilie, il y en a dans d’autres institutions mais pas dans ces proportions et pas avec une malveillance aussi intense et globalisée. C’est cela qui est mis en évidence. Effectivement en France il y a eu en 2001 la condamnation de Piquant pour avoir couvert un prêtre, et depuis ce temps là l’Eglise dit travailler sur le sujet à peu près chaque année. C’est là qu’elle avait mis en place sa première édition du livre « Lutter contre la pédophilie » qui au passage a bénéficié de l’expertise d’Anatrella pour la rédaction de ce livre.

D. G : Anatrella qui est ?

F.D. : Anatrella qui est considérée comme étant le psy de l’Eglise et qui est lui-même mis en cause pour des faits d’agressions sexuelles sur majeurs, qui faisaient des thérapies dites de « conversion » pour soigner les homosexuels. Thérapies éradiquées depuis 1990 du fait de leur dangerosités psychiques.
Tout cela pour dire qu’effectivement il y a un réel déni. Mais c’est plus qu’un déni, c’est une volonté farouche de dissimuler une vérité. Je ne vois pas d’autre institution comparable en termes de malveillance. Même dans la Mafia il y a une éthique ! S’il y a un truc sacré dans l’humanité, mais dans l’Evangile aussi, c’est bien l’enfant. J’ai du mal à comprendre comment on peut excommunier des divorcés et avoir autant de mal à condamné les pédophiles et ceux qui les protègent.

David G : La récente condamnation du cardinal Barbarin peut être considérée comme une première étape dans la voie de la Vérité mais pensez-vous que d’une manière générale l’attitude de la conférence des évêques de France, et au-delà du Vatican répond aux attentes des victimes ?

F.D. : Le vrai sujet c’est : est-ce que demain on va reproduire les erreurs passées ? Au-delà même de répondre aux attentes des victimes, la vraie intention c’est que d’autres enfants ne vivent pas ce que les victimes ont vécu. La réponse que l’on pouvait attendre jusqu’à maintenant de l’Eglise, elle ne vient pas. On le voit bien avec le Pape et son refus d’accepter la démission de Barbarin. On comprend bien que maintenant le problème est déplacé à la tête du Vatican. Mais il y a une chose qui change : c’est le regard que l’humanité porte sur cette institution. C’est très dommageable pour elle, n’empêche que quoi qu’il en coûte les choses doivent changer. Les choses doivent changer avec l’Eglise, si ça peut se faire, ou sans l’Eglise si ça ne peut pas se faire. La conscientisation de l’humanité a clairement opéré. La condamnation et ce film « Grâce à Dieu » de F. Ozon y ont clairement participé. Aujourd’hui la parole des victimes est crédibilisée. C’est la parole de l’Eglise qui est décrédibilisée, y compris celle du Pape !
La vie est comme ça, elle repoussera toujours. Est-ce que l’Eglise restera au centre du village ? ça c’est une autre question. Il faudra un peu de temps pour le savoir mais sa position est délicate et son effondrement est en train de se programmer à vitesse grand V tout de même ! Ils ont un vrai problème en termes de vocation, et l’âge moyen des prêtres et de 70 ans. Les fidèles quittent l’institution et avec lui sa descendance. Cela est donc exponentiel et à l’échelle d’une génération cela va être catastrophique. Le denier du culte s’effondre aussi. Cela est le cas en France mais aussi dans le monde entier.
En plus de cela sont en train de se programmer des enquêtes dans le monde entier, comme cela est en train de se faire en Australie, en Pennsylvanie et donc des scandales il va y en avoir encore pendant un moment. Malgré tous cela, ça fait 30 ans que l’Eglise est sur ce sujet, ça fait 30 ans que l’Eglise n’est pas capable d’apporter une réponse digne, à la hauteur du fléau dénoncé.
Je crois qu’il reste très peu de temps pour retrouver une position qui permette de recouvrer la confiance, mais je crois que le Pape François ne l’a pas encore compris.

David G : Comme association nationale mais aussi structure internationale, la Libre Pensée demande aux structures religieuses de remettre l’ensemble des pièces de dossiers qui permettent à la Justice des Hommes d’agir, c’est le cas pour le couvent de Tuam où des fosses de squelettes d’enfants ont été retrouvées. Nous demandons internationalement à ce que la Congrégation de Notre Dame du bon secours ouvre ses archives à la Justice irlandaise pour que la Justice soit faite ? Avez-vous des demandes du même type ?

F.D. : La loi impose, en France, lorsque l’on est en connaissance de crimes ou d’agressions sexuelles sur mineurs, d’en informer la justice sans quoi on est coupable du délit de non dénonciation.

Concernant les catholiques, je pense qu’il y a une sérieuse demande de vérité.

David G : Monsieur Devaux merci. Vous pouvez retrouver l’association « Parole libérée » sur internet.

 

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