Fédération nationale de la libre pensée

15 mai 2019

France-culture

La Libre Pensée sur France Culture - Dimanche 12 mai 2019


Emission présentée par David Gozlan, Secrétaire Général de la Fédération Nationale de la Libre Pensée. Il reçoit Patrick Colin et Chantal Quaglio.

David Gozlan : Auditrices auditeurs bonjour.
Nous allons vous parler d’Histoire, d’un film, d’un documentaire, de continuité. Pour ce faire j’ai le plaisir d’accueillir Patrick Colin et Chantal Quaglio, les deux réalisateurs du documentaire sur Vincent Moulia, soldat du 18ème régiment d’infanterie pendant la guerre de 14-18, documentaire intitulé « Fugitif pour l’exemple » et paru en 2014. Bonjour à vous deux.
Les chemins de l’Histoire empruntent parfois des méandres inattendus. Nous allons d’abord nous attacher à l’Histoire du documentaire. Chantal, d’où vient ce documentaire ? Quelle en est l’origine ?

Chantal Quaglio : C’est un documentaire qui vient de loin dans le temps puisque l’aventure de ce film remonte au début des années 70 où il y avait 4 copains militants du Parti Communiste qui avaient entendu parler de l’épopée de Vincent Moulia. On pense que c’est probablement grâce aussi à André Curculosse, qui vivait dans les Landes, puisque Moulia vivait dans les Landes. Il faut dire qu’après Mai 68, ce personnage libre qui a osé, lors de la Première Guerre mondiale, braver les pelotons d’exécution de l’armée et fuir sa mise à mort officielle, devenait emblématique d’une certaine liberté.
Je pense aussi que Vincent Moulia, qui est un condamné à mort pour l’exemple, qui a dit « non vous n’aurez pas ma mort » et qui a réussi puisqu’il a vécu 96 ans, jusqu’en 1984, est un personnage très marquant de la liberté.
Voilà le début de l’histoire.

D.G. : C’est donc en 1970 qu’une première équipe de « cinéastes », va interroger Moulia, soit 53 ans après les faits. Comment ont-ils entendu parler de cet homme, tu l’as un peu évoqué, et qu’avait-il de particulier pour eux ?

C.Q. : C’est par le Parti Communiste qu’ils en ont entendu parler. André Curculosse était militant dans les Landes et eux-mêmes étaient militants au PC.
Ce que je peux préciser c’est qu’ils étaient 4 amis dont 2 qui travaillaient dans l’audiovisuel et le cinéma. Michel Rigazzi qui a filmé l’interview en tant que chef opérateur, travaillait pour le service audiovisuel de la CGT.
Laurent Quaglio, mon ex-mari, était monteur et ingénieur du son pour le cinéma.
Il y avait aussi Claude Letanter, qui mène l’interview, qui était alors journaliste.
Et le quatrième était Jacques Pierre.
Ils ont décidé, tous les quatre, avec leurs propres moyens, d’aller interviewer Moulia qui vivait dans les Landes.
Ils ont donc fait plusieurs voyages. L’interview a été filmée en 7 mm inversible : une pellicule à la fois positive et négative, donc économique.
Laurent Quaglio a réalisé le montage.
Quelques contacts ont ensuite été pris mais qui n’ont pas abouti à une diffusion. Puis le temps a passé et chacun est reparti dans sa carrière professionnelle.

D.G. : Les bandes se sont retrouvées chez vous et vous avez contacté Patrick Colin.

C.Q. : Non il s’est passé plus de temps que cela. Travaillant comme monteuse de documentaires j’ai fait moi-même plusieurs tentatives auprès de différentes chaines qui n’ont pas aboutis non plus. Soit le thème n’était pas d’actualité, soit les chaines n’avaient pas la case, ça n’allait jamais ! Cela à durer plusieurs années.
J’ai ensuite fait partie d’une association de documentaristes qui a organisé un festival de documentaires non diffusés par les chaines. J’ai donc proposé immédiatement l’interview de Moulia et une fois de plus elle n’a pas été retenue.
Toutefois le film s’est retrouvé intégré à une liste de documentaires établie par l’association et cette liste s’est promenée sur le net.
Denis Rolland, Président de la Société Historique de Soissons, qui a repéré cette interview car il connaissait le cas Moulia. Il en a parlé à Damien Becquart de la mission du Chemin des Dames et c’est lui qui m’a contacté et a enfin permis qu’un film soit réalisé autour de l’interview de Moulia, dans le cadre de l’anniversaire du centenaire de la guerre.


D.G. : Dans cette première équipe de cinéastes, il y avait donc Claude Letanter. Ce journaliste à la revue paysanne la Terre, membre de la section de Gennevilliers du Parti communiste français, membre de la Libre Pensée est l’un de ceux qui ont eu l’idée, il y a 30 ans, de réengager un des combats du mouvement ouvrier qui est celui de la « réhabilitation collective des Fusillés pour l’exemple ». C’est le premier méandre que nous traversons, de 1914 à 1918, de 1970 à 1990, c’est une maturation et une continuité pour rendre justice à des hommes qui n’ont pas été des lâches, qui ont été dépassé par l’horreur de la guerre. C’est ce combat qui a fait, face à l’incompétence, à la cécité de l’exécutif de Jospin à Macron, la Libre Pensée a fait ériger un monument pour les Fusillés pour l’exemple à Chauny dans l’Aisne, sur la ligne de front.
Revenons au documentaire, Patrick Colin, pouvez-vous revenir sur qui était Vincent Moulia ? De quoi l’accusait-on ?

P.C.: On est dans les mutineries du printemps 1917, suite à l’offensive du Chemin des Dames où le bataillon Moulia a été décimé. Ils reviennent à l’arrière et on leur a promis une semaine de congés. En fait au bout de 3 jours on leur demande de remonter au front. Nous sommes à la Pentecôte, on boit un peu, on s’échauffe, les mutineries montent un peu partout. Le contexte historique lié à la Révolution Russe est très prégnant chez les soldats, ainsi qu’un contexte de grève à Paris.
Moulia, de ce qu’il raconte, suit un peu le flot puis au bout d’un moment garde les sacs et provisions dans le campement. Les historiens et les archives consultées montrent que Moulia était bel et bien impliqué dans la révolte. Il a été accusé d’être meneur, là c’est moins sûr car les témoignages sont toujours sujets à caution compte tenu du contexte. Lui vit cela comme une injustice car c’est un événement assez dérisoire d’une certaine façon, mais l’Etat Major a peur.
Il est donc accusé avec 3 autres, de s’être révolté. La veille de l’exécution il arrive à s’enfuir à l’occasion d’un bombardement et là commence un long périple. Il va être déclaré déserteur et doit donc se réfugier en Espagne.
Moulia c’est un bon soldat : il a plein de médailles, il est caporal, il a fait prisonnier des allemands.

D.G. : Il est bien dans le rang ! Néanmoins, même si c’était un bon soldat, vous le dites, les archives expliquent très bien qu’il a été l’un des meneurs. C’est-à-dire que même en bon soldat il en a eu ras le bol de la guerre et de monter au front.

P.C. : Oui bien sûr.

D.G : On ne sait pas trop si le traumatisme de la guerre pèse encore sur lui quand ils vont l’interviewer en 1970.
Est-ce qu’il y a des éléments qui le démontrent dans la façon dont il est interrogé ?

P.C. : Moi je n’ai vu que le film monté à l’époque. On voit bien qu’il vit encore cela comme une injustice même si la population a fini par l’accepter. Mais c’est un soldat qui a été humilié même s’il a été relativement rétabli dans ses droits mais jamais réhabiliter.

D.G. : Vous me disiez avant l’émission que Vincent Moulia a quand même marqué le paysage car il a une rue qui lui est dédiée.

P.C. : Oui, on peut trouver le chemin « Vincent Moulia » qui conduit à la maison dans laquelle il a été interviewé.

D.G. : Il a marqué la population locale car il était considéré comme « Moulia le déserteur ».

P.C. : A l’époque où il été réfugié dans les Landes il travaillait la nuit, se déguisait en femme, et passait pour une espèce de « croquemitaine » auprès des enfants du village.

D.G. : Dans le documentaire il y a cette phrase : « Vincent Moulia a déserté non pas les combats mais sa mise à mort froidement décidée par sa hiérarchie militaire ». Je pense que c’est une phrase extrêmement forte.
Pensez-vous que ce documentaire contribue à réhabiliter l’honneur d’un homme, Vincent Moulia, pris dans l’engrenage de la guerre et quelles en sont les vertus pédagogiques ?

P.C. : Réhabilité le personnage oui. C’est un personnage principal qui a des contradictions, qui est vieux quand il est interviewé donc on voit qu’il a des trous de mémoire. Sa femme Berthe l’aide à « colmater les trous ». Mais dans le film que l’on a essayé de faire avec Chantal on a bien mis en évidence le fait que la pédagogie elle est plutôt en tant que professionnel du documentaire. On a un témoignage direct qui dit quelque chose et des archives qui montent autre chose. On doit confronter les deux et chercher une certaine vérité sur les faits historiques qui ne sont pas forcément donnés par le témoignage direct.

D.G. : Merci à vous deux. On peut visionner et récupérer ce documentaire « Fugitif pour l’exemple », sur la chaine Youtube de la Libre Pensée (librepenseefrance1). 

 

 

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